Quand elle chantait, elle laissait entendre une sorte de fêlure dans la voix (comme un extrait de littérature), ce n’était pas Billie Holiday ou une de ses imitatrices actuelles, mais il y avait soudain une hésitation, un minuscule butoir qui ramenait sa chanson à quelque chose de non standardisé.
Elle ne cherchait pas le succès, et ça marchait bien de ce point de vue. Elle se produisait dans quelques cafés, ici ou là, son nom était inscrit sur une ardoise posée sur le trottoir, comme le plat du jour.
Quand je suis allé l’écouter pour la première fois, je fus à la fois charmé et étonné par son amateurisme qui se présentait sans fard : mais aurait-elle dû suivre des cours au Conservatoire ou ailleurs pour se couler dans le moule commun ?
Je regardais ses seins d’ado, adorables : elle ne faisait pas partie de ces femmes qui font étalage de leur poitrine comme un marchand de légumes, sauf qu’il est interdit de toucher, ça pourrait rendre les fruits tavelés à la longue. Les siens, de seins, étaient discrets, comme timides, ils demandaient presque pardon de se laisser deviner.
Son mari m’avait demandé de la surveiller pendant un mois car il se doutait qu’elle entretenait une liaison en dehors du domicile conjugal. Le contrat avait été signé, il suffirait que je suive ma proie sans me faire remarquer (c’était mon boulot), que je prenne quelques photos discrètement et que je lui rende ensuite un rapport qui lui servirait à la mettre devant le fait accompli et à en tirer les conséquences.
Comme il était médecin urgentiste, il n’avait pas le temps, surtout le soir à cause des gardes, d’aller examiner si sa femme lui était fidèle ; d’autres patientes attendaient ses soins à l’hôpital. Il y en avait même qui venaient s’allonger exprès dans les couloirs de l’hôpital de la Salpêtrière.
Dans la journée, Marilyn (ses parents l’avaient baptisée ainsi car ils avaient connu l’époque de la mort de Kennedy) était employée dans une parfumerie : c’est là d’ailleurs que l’urgentiste l’avait rencontrée. Elle plaisait aux clients, surtout les hommes, car elle était jolie et gentille.
Etait-ce sa blondeur qui les attirait (certains venaient plusieurs fois par semaine pour se faire conseiller une eau de toilette, ils hésitaient souvent), cette sorte de douceur « vénitienne » qui emporte, ces cheveux comme les vagues d’un canal révélées par le sillage d’une gondole silencieuse ?
Samedi, elle devait encore chanter et j’étais arrivé en avance dans ce café. Je dégustais une Adelhosfen au bar, et je l’observais en train de lire quelques feuilles : elle révisait ses chansons. Je commençais d’ailleurs à connaître le répertoire par cœur (Barbara, Anne Cardona…) et je ne m’inquiétais pas outre-mesure.
M’avait-elle repéré ? Je ne le crois pas, j’avais toujours été « transparent », je jouais mon rôle de simple client et je me tenais toujours au fond de la salle, même quand elle était petite. Parfois je repensais à une phrase d’un livre de Michel Schneider sur l’actrice qui portait le même nom qu’elle : « Elle s’enfonça délibérément dans une sorte de remise à zéro de ce qu’elle savait d’elle-même ».
Ce soir, après sa prestation (on n’osait pas parler de « tour de chant », les gens buvaient et discutaient pendant qu’elle assurait le fond sonore), j’avais prévu d’aller la rencontrer, pour tester un peu sa personnalité et lancer quelques hameçons afin de lui éviter de gros ennuis.
Le café était rempli, le guéridon (joli surnom pour un médecin !) le plus près frôlait sa robe noire ; on aurait aimé suivre jusqu’au bout le double tunnel de ses jambes. Ses chansons étaient empreintes de nostalgie et d’érotisme subtil.
Il était déjà minuit passé, le patron du bar commençait à ramasser les verres. Je m’approchai de Marilyn qui remballait, avec son guitariste, le matériel :
– Bonjour, puis-je vous dire deux mots ?
– Oui, c’est pour quoi ?
– On pourrait parler quelque part ?
– Non, là, il faut que je rentre, mon mari m’attend !
– Justement, c’est à propos de lui…
– Ecoutez, il ne vous a pas chargé de me surveiller, quand même ?
– Bien sûr que non, mais je crois qu’il a des doutes…
– Des doutes ? Sur quoi ? Je ne suis pas à l’hôpital pour voir comment il soigne ses patientes !
– Disons que tout ça risque de tourner mal pour vous.
– Trop aimable ! Vous vous appelez ?
– Franck. Bernard Franck, je suis un collègue de votre mari mais un de vos admirateurs.
– Ecoutez, Franck, ou Bernard, merci pour vos conseils, rentrez vous coucher, une dure journée vous attend demain, surtout avec les réformes de Bachelot !
– Je voulais juste vous prévenir…
– OK, ça suffit !
A cet instant-là, je ne sais pas ce qui lui a pris, sans doute la fatigue de la soirée, l’alcool (elle buvait de la vodka entre chaque chanson), mais elle a dégainé un petit pistolet brillant et elle a fait mine de me viser.
J’ai ressenti une violente douleur dans la poitrine : c’était un Taser pour dames. J’ai juste entendu le patron appeler le Samu et je suis tombé dans les pommes.
Dominique Hasselmann

on se promène près du pont tournant à ce que je vois ( chez Adel )
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Chouette, Philip Marlowe is back! Il a changé de prénom mais je l’imagine quand même bien : imper, cigarette, chapeau à la Bogart-Chandler. Egalement très chouette la photo « chute finale »…
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« Philip Marlowe is back! »…
…. but French Anglo-Americano mania is here pour rester (viz la photo above), it seems…
;o)
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Les fêlures de l’autre sont souvent la clé du Paradis.
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Etre touché par une voix est un plaisir sensuel,
même si on ne connaît pas la personne,
voix de chanteurs, chanteuses,
voix d’un inconnu qui vous parle dans la nuit…
ou dans l’après-midi.
Quelque chose se passe de l’ordre du rêve, de l’imaginaire,
quelque chose se lève
Evocations de l’ordre du désir, du souvenir,
de la vie…de l’envie d’être touché par la peau.
La fêlure laisse passer la lumière….
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Le taser, parfois, peut tuer…à ce qu’on dit. J’espère que ce récit ne vient pas d’Outre-Tombe!
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« ces cheveux comme les vagues d’un canal révélées par le sillage d’une gondole silencieuse »… il flotte une atmosphère de roman noir et on se laisse glisser pour finir terrassé par un taser : la passion ?
Un face-à-face avec le mari urgentiste, ensuite ?
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Deux blondes pour le prix d’une, l’antique et la moderne. Vous êtes fort Chasse clou. Quant au taser, voilà une arme d’auto défense qui pourrait monter en bourse à la suite de ce mini polar. Surveillez les cours !
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Le taser n’est pas dangereux on t’a dit !
http://www.interieur.gouv.fr/misill/sections/a_l_interieur/les_collectivites_locales/activites/question-senat-20052008/view
(ce que les gens sont têtus tout de même…)
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