La mort de Claude Lévi-Strauss, survenue au moment même où Eric Besson lance son « Grand débat sur l’identité nationale », vient d’un coup de faux étincelant décapiter l’entreprise idéologique (hélas « victime de son succès » !) du pouvoir en place.
Car le retour aux textes, ou leur découverte jamais trop tardive, de « l’humaniste infatigable » (selon Nicolas Sarkozy), celui qui a arpenté les forêts d’Amazonie au pas lent du découvreur et non du joggeur, pour y rencontrer ses semblables et non le reflet des caméras, établit la séparation qui existe entre la profondeur de la pensée sauvage et la voie des masques devenus purement médiatiques.
« La fraternité humaine acquiert un sens concret en nous présentant, dans la plus pauvre tribu, notre image confirmée et une expérience dont, jointe à tant d’autres, nous pouvons assimiler les leçons. Nous retrouverons même à celles-ci une fraîcheur ancienne. Car, sachant que depuis des millénaires l’homme n’est parvenu qu’à se répéter, nous accéderons à cette noblesse de la pensée qui consiste, par-delà toutes les redites, à donner pour point de départ de nos réflexions la grandeur indéfinissables des commencements. Puisque être homme signifie, pour chacun de nous, appartenir à une classe, à une société, à un pays, à un continent et à une civilisation ; et que pour nous, Européens et terriens, l’aventure au cœur du Nouveau Monde signifie d’abord qu’il ne fut pas le nôtre, et que nous portons le crime de sa destruction ; et ensuite qu’il n’y en aura plus d’autre : ramenés à nous-mêmes par cette confrontation, sachons au moins l’exprimer dans ses termes premiers – en un lieu et nous rapportant à un temps où notre monde a perdu la chance qui lui était offerte de choisir entres ses missions. »
(Tristes tropiques, 1955, La Pléiade, juin 2008, pages 421-422.)
Mon exemplaire en 10 x 18 de ce livre inaugural est dissimulé dans les sous-bois de mes étagères : je me souviens de la célèbre photographie de couverture en noir et blanc, une parmi toutes celles que Claude Lévi-Strauss a prises – en même temps que certains de ses films que l’on a pu voir dans le très beau documentaire diffusé le 4 novembre sur Arte – images modestes, respectueuses, sans chichis, précises, d’hommes, de femmes, d’enfants, si proches « étrangers » dans leur vie quotidienne.
Eric Besson (né au Maroc) a-t-il lu Claude Lévi-Strauss ? Il a sans doute bu sa honte jusqu’à plus soif à l’évocation de ce que fut la démarche de l’ethnologue, demeuré fidèle à un engagement de gauche, et au respect d’un certain nombre de valeurs inaliénables.
Après la minable opération de destruction de « la jungle » de Calais et le renvoi de trois Afghans à Kaboul (une ville tout à fait paisible, défendue, entre autres, par les militaires français), l’immigration dans notre pays connu partout dans le monde comme « la patrie des droits de l’homme » (peut-être dorénavant un mythe de plus…) a-t-elle pour autant cessé ? Met-elle en péril ce qu’est la France réellement ?
Car les Afghans sont désormais plus nombreux à Paris : on en croise tous les jours sur les quais du canal Saint-Martin (10e). Qu’attend Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, pour organiser une « chasse au faciès » et remplir les futurs « charters européens » – trop visible alibi pour dédouaner, si l’on peut dire, le président de la République et son gouvernement d’une politique d’inspiration pétainiste ?
Le 24 mars 1941, Claude Lévi-Strauss embarquait à Marseille à bord du Capitaine-Paul-Lemerle avec deux cent dix-huit autres réfugiés fuyant le régime de Vichy.
« La racaille, comme disaient les gendarmes, comprenait entre autres André Breton et Victor Serge. André Breton, fort mal à l’aise sur cette galère, déambulait de long en large sur les rares espaces vides du pont ; vêtu de peluche, il ressemblait à un ours bleu. Entre nous, une durable amitié allait commencer par un échange de lettres qui se prolongea assez longtemps au cours de cet interminable voyage, et où nous discutions des rapports entre beauté esthétique et originalité absolue. »
(Tristes tropiques, page 12, ibid.)
Oui, à l’époque de Claude Lévi-Strauss, les bords de l’Amazone étaient paisibles, où chantaient des oiseaux non inquiets, et où dansaient, dans leur dénuement originel, les habitants des forêts avec la tête coiffée de plumes gigantesques et multicolores.
(Photo : Paris, quai de Valmy, 10e. Cliquer pour explorer.)
Dominique Hasselmann
Même les ombres du Quai de Valmy saluent votre retour…
Ce n’est sans doute pas comme l’identifié ministre Besson qui doit plutôt vous considérer comme un tesson dans sa jungle.
Qu’à cela ne tienne, tous vos admirateurs lèvent leur verre à votre santé !!!
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Oui, retour bienvenu.
Nous minait presque une inquiétude à cette disparition sans préavis dont la discrétion commandait de ne pas trop s’enquérir.
Ou comment changer de caractères sans changer de caractère.
L’un a-t-il lu l’autre ?
Sûrement, mais de même peut-on lire sans lire
dans l’écart vertigineux des mots et des choses.
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Un esprit lumineux nous a quittés. Des petits esprits veulent nous mettre au pas. Entre les deux, la révolte seule clamera la force de la liberté et de la poésie.
Content de te savoir de retour Dominique.
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‘Triste’ départ d’un grand esprit aux mille plumes et couleurs locales universelles… mais comme un dernier clin d’oeil qu’il nous offre, ne part-il pas à un moment opportun ? où la question de l’autre se pose tous les jours davantage ?
Il nous faudra encore patienter un peu, 6 ans avant de découvrir sa correspondance avec votre cher Breton. Ce sera du pur bonheur de découvrir les échanges entre ces deux génies si différents et si proches.
Merci pour ce billet et prenez bien soin de vous!
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Votre photo Dominique… c’est Lévi-Strauss et Breton qui se promènent, ils vont boire un verre au bistrot et refaire le monde !! Un jeune les attend.
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@Merci Dominique,
Suis émue à lire ces mots, à trop entendre la méchanceté bu(i)ssonnière, ça traumatise… alors un billet comme le vôtre je l’imprime et l’épingle à la porte de mon frigo pour que mes enfants soient aussi fiers d’être d’ici et d’ailleurs.
Car, malheureusement, on a tendance à oublier les enfants et je pèse mes mots « ça traumatise » les plus sensibles, ils s’interrogent sur leur identité…
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Ce débat me semble une belle opération de diversion. Je suis curieux du résultat et de ce qu’on va en faire…
Me vient une question : est-il possible d’être plus que français ?
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Je ne suis pas triste de la disparition de Claude Lévi Strauss, mourir à plus de cent ans après une vie aussi riche et en flouant la meute médiatique qui n’a pas pu venir troubler son inhumation, on pourrait souhaiter à chacun un tel destin. En revanche, la pensée de CLS est plus vivante que jamais et a servi et servira d’antidote aux intentions délétères de nos petits maitres du moment.
J’ajoute que je suis ravie de ne plus m’inquiéter pour DH, car mon Chasse clou quotidien manquait à la fluidité de mon influx nerveux.
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« Je m’insurge contre l’abus de langage par lequel, de plus en plus, on en vient à confondre le racisme et des attitudes normales, légitimes même, en tout cas inévitables. Le racisme est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d’individus l’effet nécessaire d’un commun patrimoine génétique.
On ne saurait ranger sous la même rubrique, ou imputer automatiquement au même préjugé, l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend partiellement ou totalement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre et de la penser au-dessus de toutes les autres et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement.
Si comme je l’ai écrit ailleurs, il existe entre les sociétés humaines un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent non plus descendre sans danger, on doit reconnaître que cette diversité résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi : elles ne s’ignorent pas, s’empruntent à l’occasion, mais pour ne pas périr, il faut que, sous d’autres rapports, persiste entre elles une certaine imperméabilité. »
Claude Lévi-Strauss
(Le regard éloigné, 1983.)
PS : je me suis permis d’aérer le texte, pour une lecture plus confortable sur ce support.
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@ Jyf réponse à votre question : est-il possible d’être plus que français ?
OUI : Hyper français ! 🙂 (on a bien un hyper président …)
Mais je renonce à déterminer les « qualités où défauts ajoutés » que chacun appréciera.
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Ils ont à présent fière allure, vos bons sauvages si iréniquement nus dans la jungle !
Comique, comme toujours, de constater que nos gentils lecteurs si affligés par la mort de cette éminence intellectuelle ont, davantage que les livres de Lévi-Strauss, lu d’un oeil les âneries bien-pensantes qui pullulent sur lui depuis quelques jours…
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Toutes ces diversions que l’on nous impose… Malins ces débats auxquels on ne peut pas ne pas porter attention parce que nous pensons devoir y répondre. « Identité nationale » quézaco ? Nous ne devrions même pas y accorder la moindre argumentation : à provocation idiote, attitude béate.
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Curieusement, en Suisse, les Afghans passent pour des gens de tenue sociale irréprochable : discrets, respectueux des lois étrangères, jamais la police helvète ne les considère (parfois à tort, souvent à raison) comme des fauteurs de trouble. A l’étranger, ces gens sont discrets, effacés, respectueux.
Je me demande d’ailleurs depuis des années pour quelles raisons ils passent dans leur pays, du point de vue des armées occidentales censées les civiliser, pour des fauteurs de troubles et des terroristes. Y a comme une contradiction, là…
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@ Stalker :
L’article rédigé sur votre site par Francis Moury nous montre une photo, sous-titrée : « Ce que les Nambikwara sont devenus », comme si cela frappait d’inanité tout ce que Claude Lévi-Strauss a écrit à une certaine époque, lui qui analysait, fixait et préfigurait justement ce qui allait disparaître.
Il faudrait donc qu’il en soit coupable ?
Etrange procès d’intention post mortem !
Au contraire, « l’un des imposteurs les plus insignes du XXe siècle », d’après votre rédacteur, avait compris ce qu’il y a de « démoniaque » (vous êtes, paraît-il, un spécialiste du domaine, tout en vous prenant pour le loup des steppes) dans la mondialisation, dans les échanges capitalistes, dans la marche inéluctable du « progrès » apporté par la civilisation…
Le rapprochement avec l’inventeur du jean est d’ailleurs, en l’occurrence, immanquable et utile : cela évitera aux « gentils lecteurs » ainsi qu’à moi-même d’aller rechercher ses dates de naissance et de mort dans Wikipédia.
Quant à la « niaiserie théorique » dont serait porteuse les ouvrages de Claude Lévi-Strauss, il faudra classer dans quelle tribu « intellectuelle » se réclame votre exécuteur chargé des basses oeuvres.
Autant que Wagner, Claude Lévi-Strauss a dû aimer Chopin et particulièrement une certaine Etude (arrangée plus tard par Serge Gainsbourg) : écoutez-la, ça vous calmera peut-être.
Car vos fulminations à répétition, vos « valeurs actuelles », en quelque sorte, pour reprendre le titre de cet hebdo auquel vous avez collaboré – qui sont censées vous élever un piédestal, néanmoins de plus petite taille, à la Léon Bloy – lassent vite, même si l’on doit y plonger le nez seulement une fois l’an.
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Stalker, je note que vous écrivez « nos gentils lecteurs » et non pas « vos gentils lecteurs ».
Chasse-clou, il y a au moins un point commun entre feu Lévi-Strauss et le sémillant Besson : le premier a milité, en son temps, à la SFIO, ancêtre historique du Parti socialiste, on peut donc au moins parier qu’ils ont lu, tous deux, quelques textes « fondateurs » de Jaurès, de Blum, voire de Jules Guesde – ne soyons pas toujours orthodoxe ! -, même si, pour le second, il est permis d’en douter. Enfin bref.
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@ Chr. Borhen :
C’est bien la différence entre les deux que j’ai marquée dans le texte plus haut :
« Eric Besson (né au Maroc) a-t-il lu Claude Lévi-Strauss ? Il a sans doute bu sa honte jusqu’à plus soif à l’évocation de ce que fut la démarche de l’ethnologue, demeuré fidèle à un engagement de gauche, et au respect d’un certain nombre de valeurs inaliénables. »
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Cher Christophe, vous notez bien, je m’inclus.
Dommage que Dominique lise moins attentivement que vous, il est vrai qu’ul ne me lit qu’une fois par an et cela se voit.
Je crains de n’avoir rien compris, d’ailleurs, à la réponse de ce dernier : faut-il que je vous montre ma carte de presse d’expert en démonologie ? Une petite tournante avec une vierge à sacrifier sur l’auteur de Baal Zéboub ? Ou bien que je vous invite à une petite collation dans les locaux de Valeurs actuelles (j’y collabore toujours, renseignez-vous) ? A moins que je doive légitimer mon choix photographique ? Défendre Léon Bloy qui, à mon humble avis, vous emmerde royalement du haut, effectivement, de son piédestal ? Pourquoi donc classer Francis Moury qui n’a absolument rien d’un tueur mais écrit bien des textes de critique cinématographique et philosophique ?
Bref, Dominique, c’est, à mon humble avis, vous qui devriez vous calmer et, à défaut d’avoir une pensée claire, essayez au moins de choisir un angle d’attaque plutôt qu’une vingtaine : moi, mes ampoules au pied, mes fulminations, la pensée si haute de CLS, Francis Moury ou bien votre consternante inaptitude à être clair.
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@ Stalker : ma « consternant aptitude à être clair » m’interdit, hélas, de vous répondre !
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Pardon, vous aurez corrigé les quelques fautes d’inattention émaillant mon précédent message.
Moins d’ironie, plus de précision, ainsi que, sans doute, bien moins de mauvaise foi : voilà qui vous serait fort utile Dominique, plutôt que de vous défiler de si curieuse façon, en lâchant un tout petit jet d’encre qui n’impressionnera guère que quelques poissons-clowns…
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Monsieur Besson a-t-il seulement lu le pamphlet anti-sarko qu’il avait écrit pour le compte du PS en janvier 2007, quelques semaines seulement avant de trahir son camp ????
Bien cordialement,
jf.
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@ jf : non, car, envisageant de futurs charters d’expulsion quand il rejoindrait la droite au pouvoir, il l’avait fait rédiger par un « nègre ».
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@ Stalker : désolé, j’ai supprimé votre commentaire – copié-collé pénible d’un certain nombre de pages de « Triste tropiques » – qui s’apparente plus à un spam qu’à autre chose.
Votre site suffit à lui seul pour étaler votre approche unidimensionnelle de Lévi-Strauss : mais ici « plus de précision » (et de concision) s’impose dans la forme des commentaires accueillis.
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Il est vrai que vous êtes un spécialiste de la précision, si j’en juge par les monumentales âneries lues ici et échangées (peu de temps) par voie privée avec vous.
Nous l’attendons avec impatience, votre approche multi-dimensionnelle de l’oeuvre lévi-straussienne. Pour le moment, je n’ai vu qu’un fort pénible et navrant pensum à ce sujet.
Nous avons au moins la réponse à une question : si Besson n’a pas lu CLS, j’ai toutes les raisons de penser que vous êtes, sur ce sujet (restons prudents) aussi ignare que celui que vous stigmatisez.
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