James Ensor, seulement

Au cours de mes pérégrinations durant « les fêtes » de fin d’année – j’aime jouer le pérégrin, n’en déplaise à Eric Besson – j’ai fait un détour à Paris vers le musée d’Orsay où est installée l’exposition James Ensor (jusqu’au 4 février).

Comme les hauts patrons de la manifestation (Monsieur Nicolas Sarkozy, Président de la République, Sa Majesté Albert II, Roi des Belges) n’étaient pas venus m’attendre en personne, je dus me contenter de vigiles plus débonnaires que chez Carrefour.

La file d’attente pour les caisses était cependant nettement plus longue : une heure à serpenter dehors ; heureusement, comme c’était  le 30 décembre 2009, j’eus le temps de parcourir Le Canard enchaîné, tandis que des Anglais ou des Japonais (bref, des étrangers) essayaient de comprendre le titre de cet hebdomadaire au format non tabloïd.

ensor_bd.1262669600.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Après le portique aéroporté, les visiteurs se dirigeaient en masse vers les Impressionnistes.

Et James Ensor, un peu à l’étroit dans les quelques pièces qui lui avaient été réservées, pouvait pourtant déployer, sans une foule inopportune, ses couleurs, ses chatoiements puis sa grande mascarade dans laquelle il s’était enfin retrouvé, à l’image du magasin de curiosités qu’il connut dans son enfance.

On était transportés alors dans un fantastique bric-à-brac de représentations christiques, de coquillages, de masques, de visages déformés, reformés ou réformés, de médecins, de spécialistes de l’autopsie et de squelettes cliquetant des os et du mot, dansant une ronde funèbre endiablée, un peu comme dans l’opéra Le Grand Macabre de Ligeti.

Je n’ai pas noté les tableaux qui m’ont le plus marqué : ce sont surtout ceux de la dernière période, celle de la sarabande carnavalesque, des jeux de mots du peintre sur son nom (« hareng saur »), des masques innombrables peints et ceux, collectionnés, en papier mâché, comme sortis des tableaux eux-mêmes, inventant ainsi leur propre dimension en « 3 D » avant la mode à la Cameron (il y a du mascaron, là).

Et cette minuscule peinture (environ 25 cm x 15 cm) accrochée sur le mur du fond, à droite près de la sortie, que l’on aurait envie d’emporter subrepticement comme souvenir.

Superposition et défilé de tous ces masques bariolés, coloriés, barbouillés de la vie ou de la mort lente, carapaces à pinces du visage, niqab avant la lettre ou la focalisation sur le tissu noir, figures derrière lesquelles – ou même devant – se dévoilent les intentions aimables, mauvaises, torves (sourire innocent, rire sardonique…) ou les désirs humains réprimés, la joie de lire ou de finir le dernier testament quand le bruit définitif du couvercle libère enfin du monde.

impavide_bd.1262669897.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Benoît Dehort

17 commentaires sur “James Ensor, seulement

  1. j’aime passablement la peinture d’Ensor avec sa folie tellement humaine (et pour la palette)
    je suis parfaitement, totalement, incapable de faire la queue quelque soit l’oeuvre qui est au bout et n’irais plus voir ce genre d’exposition à Paris maintenant que je n’ai plus de carte me permettant d’éviter ça

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  2. Ensor de ce corps, Dehort, on t’a reconnu Chasse-Clou !!!
    (bof… mais fallait la faire quand même) (j’aime aussi les lampadaires du pont neuf – j’y cherchais un jour un improbable lion…)

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  3. Benoit avait payé sa bière, j’espère, ces jours-ci la bière est un prélude à la mise en bière. James Ensor, j’aime, hélas l’exposition sera close quand je me rendrai dans la capitale. Une heure de queue! Ca me console

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  4. @ ArD : Les Degas sont plus grands…

    @ Zoë : ne jamais venir à Paris pendant les vacances scolaires pour visiter un musée.

    @ PdB : non, Benoît Dehort est un écrivain méconnu et qui m’envoie de temps en temps une chronique qu’il me plaît de publier : mais toi-même, Le Chasse-clou (même si tu préfères un certain « Petit journal ») te tend les bras, comme sur un quai de Seine !

    @ François : merci, ces illustrations et leurs commentaires complètent heureusement cet article.

    @ JEA : allait-il souvent à Liège ?

    @ claire : je lui transmets votre remarque.

    @ brigetoun : il doit bien exister un DVD sur ce peintre.

    @ Lautreje : oui, l’ambiguïté ou la fascination est bien là…

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  5. Ensor attire le jeu de mot. C’est une genre de sortilège en somme. Quand on cultive les masques, c’est ce qui fatalement arrive.
    Les Dauphins corinthiens font des épaulettes au barbu du lampadaire. Si la bière annonce le royaume d’Hadès, ce serait donc Poséidon himself qui servirait d’entremetteur ?
    Que vous nous contez là de surprenantes choses, cher Chasse-clou.

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  6. James Ensor! je serais à Paris j’aurais bien fait la queue dans le froid moi aussi. Tous ces visages, biscornus, tordus, carnavalesques, presque criards parfois, en douleur qui sait ? Qui saura ? Des pleins et donc du vide dans d’invisibles bulles de silence dans un brouhaha.

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