Godard (é)mouvant

Chez Jean-Luc Godard, c’est la dialectique qui dit « Moteur ! », elle ouvre, nourrit et ferme ses oeuvres qu’elle parcourt rigoureusement et en boucle, comme lors de ces séances disparues de « cinéma permanent » où l’on pouvait rester dans la salle pour voir plusieurs fois à la suite le même film.

Il refait déjà parler de lui, Godard, avec cette récente et monumentale biographie écrite par Antoine de Baecque et puis la diffusion compressée de son dernier opus visible sur Internet, Film Socialisme, et qui sera accessible intégralement le 17 mai, en VOD, peu avant sa projection officielle au festival de Cannes, dans la section au nom prédestiné : « Un certain regard ».

affichejlg.1273036265.jpg(Affiche du film. Cliquer ici pour agrandir. Photo D.R.)

Ce peintre de l’image, ce musicien de la photo, ce cinéaste de l’invisible, ce metteur en scène du hasard, cet écrivain de l’écran ou cet écrivant de l’écrin, cet artiste du septième Godard, ce dieu mortel de la pellicule, ce manipulateur  de marionnettes en chair et en os, ce devin de la politique, ce cadreur d’un coup d’épaule, ce géomètre de la diagonale du sage, ce funambule du petit livre rouge ou d’un Lemmy Caution en noir et blanc, ce détective de la vérité quand elle se nomme Pravda, cet amoureux d’actrices au point de confondre Anna Karina avec Anna Karénine, cet as du travelling qui n’aime rien tant que les rails, les traverses et les butoirs, ce filmeur d’humeur massacrante, d’humour tonique et d’ironie ravageuse, ce joueur de mots et d’émaux, cet enchanteur décapant du réel, cet inventeur (é)mouvant du lendemain, ce créateur de l’ombre au sein de la lumière, ce Leonard de Vinci invincible avec une araignée dans le plafond, ce scénariste de l’improvisé et de l’improbable, cet alpiniste du montage – une avalanche de plans est une montagne – ce solitaire dans la foule hurlante des porte-voix de la marchandise, vous savez ? Il est toujours vivant.

Voir le Film annonce 2 (4’ 29’’).

Dominique Hasselmann

Frédéric Mitterrand : se lever tao pour gagner plus

Il y avait longtemps que l’on n’avait pas parlé de lui :  depuis qu’il avait dérapé (en scooter) et porté le bras en écharpe. L’univers de la culture vivotait pendant sa convalescence. Et puis le voici en couverture du supplément « Magazine » N° 30 du Monde d’hier soir, avec une photo (Jean-François Robert) qui interpelle, et ce titre : « Frédéric Mitterrand le funambule ».

L’article d’Olivier Schmitt, intitulé, lui, « Frédéric Mitterrand, un artiste en habits de ministre », est entrelardé d’images amusantes : en 2009, le héros juché sur une petite colonne de Buren, dans la cour d’honneur du Palais-Royal à Paris (photo Valérie Katsuba/For Snob), puis avec le couple présidentiel le 2 mars dernier, attendant le président Medvedev au Musée du Louvre, et en 2009 à Moscou avec Jean de Gliniasty, ambassadeur de France en Russie (ces deux dernières photos non signées).

Enfin – vraiment magnifique, cette vue en plongée ! – nous sommes invités en son domicile privé : le « funambule » lui-même nous reçoit dans son lit, mais c’était en 2007,  avec quelques livres éparpillés sur le drap : les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand, en poche, voisine, entre autres, avec un énorme pavé sur Pol Pot.

fm-au-lit.1270878246.jpg(Photo Antoine Legrand/Corbis Outline, recadrée ici. Le tag a été rajouté.)

Ce reportage, très légèrement « people », aborde néanmoins quelques sujets culturels : un « pense-bête » manuscrit, « rédigé d’une traite par Frédéric Mitterrand un matin au réveil », liste « les grands chantiers du ministère » en une soixantaine de points, qui vont du Louvre Lens, La maison de l’Histoire de France, l’ENSA de Clermont-Ferrand, le Musée d’Aubusson (Compiègne), le site de Lascaux, la réforme de l’AFP et celle de la transmission musicale, à l’aide à la Culture et au Livre, l’aide à Haïti, l’art dans la Cité…

Quel programme ! Quel homme ! Et dire qu’il y a toujours des mécontents professionnels pour ne rien comprendre, notamment, à la nécessaire restriction des crédits (dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques dite RGPP), aux suppressions bienvenues des directions historiques (Archives, Architecture, Livre), à la réforme indispensable des collectivités territoriales…, et qui crient tout de suite à « la régression organisée de l’art et de la culture » !

Non, il est très utile qu’un ministre équilibriste, avec un nom « de marque » même un peu lourd à porter, montre ainsi, dès le saut du lit, qu’il travaille d’arrache-pied : se lever tao pour gagner plus.

tao_dh.1270878500.jpgtao2_dh.1270912524.jpg(Photos : Paris, canal Saint-Martin, 10e. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Gainsbourg apparition

Oui, c’est un conte, le terme est choisi (j’ai pensé à Tim Burton), ce n’est pas une biographie, un « biopic » qui piaffe, une reconstitution appliquée : c’est une interprétation, comme Gainsbourg lui-même chante d’abord Aznavour au piano, c’est l’œuvre d’un créateur sur un artiste, non celle d’un peintre réaliste devant un paysage humain.

L’oeuvre de Joann Sfar, Gainsbourg (vie héroïque), inaugure une nouvelle catégorie : le film dessiné (il est auteur de  BD et de deux livres sur le chanteur), avec un personnage qui est le double ou le triple – sa conscience quelque part – de celui qui est mis en scène, qui l’accompagne même chez Juliette Gréco (Anna Mouglalis, mystérieuse, et critiquée injustement pour ce rôle), caricature de carton indispensable, voix intérieure et extérieure de l’artiste, monologue ami de ses espoirs et de ses doutes.

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(Livre de Joann Sfar.)

Pas un instant n’est faux dans ce film tandis qu’il emprunte le chemin fictionnel comme une voie parallèle à la réalité. Tous les acteurs sont parfaits grâce au léger décalage qui empêche la ressemblance absolue : Lucy Gordon (Jane Birkin), hélas disparue, Philippe Katerine (même s’il a plus la trompette que la tête de Boris Vian), Laetitia /e dans l’a/ Casta (la voix, les yeux, les jambes de BB), Sarah Forestier (France Gall)…

Et puis, celui qui est la figure emblématique du film : Eric Elmosnino, le vrai-faux Serge Gainsbourg (avec son souvenir d’enfant porteur de l’étoile jaune), le profil d’une existence, le regard amusé, aimant, distancé ou méprisant, la dégaine, les gestes des mains, les intonations, la cigarette comme un sixième doigt, le son du piano noir.

Une « interprétation » extraordinaire car on sait que ce n’est pas Serge Gainsbourg mais on le voit, et celui que l’on suit est un autre, couché devant un car de flics soudain transformé en taxi, un personnage qui fait revivre le chanteur en fantôme mélodieux, finalement immortel puisque présent de nouveau, comme ressuscité sans que nous soyons totalement (juste un peu beaucoup) dupes de l’apparition.

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(Eric Elmosnino. Photo Jérôme Brezillon.)

Les chansons, connues ou pas, sont, elles aussi, interprétées par les acteurs eux-mêmes, et ce Gainsbourg-là réussit à faire croire qu’il est bien l’autre Gainsbourg et Gainsbarre, celui de La Javanaise et de tant d’autres bijoux sonores (BB après la nuit : « Est-ce qu’il y a des croissants ? Gainsbourg : Non, il y a trois chansons ! »), Laetitia, Je t’aime moi non plus, les albums-univers comme lHistoire de Melody Nelson, L’Homme à tête de chou, Love on the Beat

Alors, oui encore, Gainsbourg (vie héroïque) est un film enchanteur car créatif, inventeur, imaginatif. Joann Sfar l’ajoute soudain à l’œuvre de Gainsbourg elle-même, sans permission demandée mais sûrement avec l’accord posthume et enfumé de l’artiste.

sfar_dh.1266740883.jpg(Photo : Paris, cinéma MK2 Bastille, hier.)

Dominique Hasselmann

Rohmer en allé

Hier, à 17 h 35, j’ai pris une photo porte de la Chapelle, à Paris.

Comme le feu passait juste au vert, la mise au point n’est pas terrible, mais je pensais que cette enseigne publicitaire (installation Défi) était comme un signe avant-coureur ou, après tout, comme l’écrira Libération, une image qui pourrait ressembler à ceci : « Au bout du conte« .

lifes-good_dh.1263280358.jpglifes-good2_dh.1263285953.jpg (Photos : cliquer pour agrandir.)

En rentrant, lemonde.fr annonçait la nouvelle. Eric Rohmer, 89 ans, déjà, était mort et ses films redéfilaient – non pas en accéléré, comme le veut le cliché ordinaire d’une vie qui se termine, mais en courtes séquences – avec ses acteurs et actrices prenant un tel plaisir à jouer et réussissant à nous faire croire qu’ils ne jouaient pas.

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Les petits programmateurs de télévision, après 20 h 30, n’avaient pas pour autant bousculé leurs sacro-saintes « grilles » (ils jouent aussi au Loto) pour un événement aussi dérisoire : les séries américaines seraient au rendez-vous comme d’habitude, et qui se souciait de rediffuser le film d’un ancien prof de lettres passé derrière la caméra ?

Ce matin, sur France Inter, Arielle Dombasle (qui n’a jamais si bien exercé son talent que dans les oeuvres du « maître ») disait qu’elle l’avait vu hier – mais c’était forcément un autre jour même si enregistré la veille – et qu’il lui avait dit « Merci ».

Nombre d’articles dans la presse rendent hommage à Eric Rohmer (le président de la République a vite sonné son scribe de service).

Il suffit maintenant de revoir ses films, légers et profonds comme des traces dans notre mémoire.

mouettes_dh.1263280764.jpg (Photo : cliquer pour zoomer.)

Dominique Hasselmann

Beaucoup de Lepeu ici

J’avais rêvé cette nuit que j’étais dans un bus avec cette fille et puis un importun cherchait à interrompre notre conversation. Nous descendîmes enfin au prochain arrêt : le passage Gustave Lepeu n’était pas loin.

lepeu1_bd.1260690354.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Comme elle, je remarquai la mention « Fils du propriétaire » qui figurait sur la plaque de la rue : ça changeait des généraux et des écrivains, des généreux et des musiciens.

La pluie rend toujours beaux les pavés : on dirait même qu’ils l’attirent comme un opercule persistant, un miroir d’instants à prolonger, la surface polie qui accueillera les passants parsemés.

lepeu2_bd.1260690474.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Etrange, de trouver encore à Paris ce genre de lieu « secret » que les agences immobilières surveillent comme la prunelle de leurs yeux. Nous devisions ainsi sur les évolutions des villes et la multiplication des rues piétonnes, reconstitution artificielle et à vocation marchande de voies qui vécurent autrefois sans boutiques de fringues de luxe ou restaurants tapageurs.

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Dans mon rêve, je m’attachais à l’expression « les transports en commun ». N’était-ce pas cela qui se passait avec elle, en ce moment, continuant ainsi à pied notre balade commencée assis l’un en face de l’autre dans le véhicule vert et blanc de la Ratp ?

lepeu4_bd.1260690866.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Je n’avais pas osé prendre sa main, et elle apparaissait soudain ici comme un reproche sanglant reproduit sur un mur. Un signe de polar, un mauvais présage, une disparition peut-être avec l’au-revoir cruel de loin ?

Après le passage Gustave Lepeu, c’était la rue Emile Lepeu : on restait en famille. Tout à coup, cette enseigne Au pan coupé me rappelait le film d’un cinéaste « un peu » oublié.

lepeu5_bd.1260691192.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Je vérifierais alors plus tard, donc ce matin, que Guy Gilles avait aussi tourné un film nommé Le clair de terre (était-ce une allusion à André Breton ?) en 1970, ce qui renvoyait logiquement à la première photo qui accompagne ces lignes.

La réalité revenait au présent, la pluie avait cessé.

Il restait bien comme un plan coupé.

Benoît Dehort

Bellocchio, quel autre nom pour un grand cinéaste ?

Comme un torrent, le film Vincere de Marco Bellocchio emporte l’Histoire italienne (Mussolini), et nous fait penser au temps présent, celui de la politique d’un Berlusconi, « Il Cavaliere » aux sabots fourchus.

Le cinéaste italien a réalisé là sans doute un de ses plus beaux films, car sa puissance épouse sa grâce – celle de Philippo Timi et celle de Giovanna Mezzogiorno – en aboutissant à une œuvre qui frôle la démence (artistique), qu’elle montre par ailleurs comme camisole de force imposée pour faire taire une voix libre.

Marco Bellocchio (quel autre nom pour un grand cinéaste ?) filme comme on imagine une œuvre d’art totale : images furieuses mêlant présent et passé,  manifestations et cavalcades, « actualités » cinématographiques et vie recluse, contre son gré, pour l’ex-maîtresse et épouse de Benito Mussolini, meetings politiques et exposition des Futuristes, éloge de la vitesse et de la mort, crachats sur la femme devenue mère d’un enfant caché, discours réels et historiques (et l’inverse) du futur dictateur fasciste, mélange du noir et blanc et de la couleur, rayures de la pellicule comme de la mémoire.

Les films sont dans le film, et les images se fécondent les unes les autres lors de la projection en salle ou en plein air.

futurisme_dh.1259650987.jpg(Scan : cliquer pour agrandir.)

Plus qu’une fresque, Vincere (vaincre ou mourir, ou vivre coûte que coûte ?) est ici un bouillonnement d’invention, de création cinématographique.

La caméra est multiple – l’œil transperce comme s’il accueillait la lame du rasoir – mouvante, émouvante : quand Ida Dalser (l’épouse et mère délaissée par Il Duce) grimpe aux barreaux d’une immense fenêtre de « l’asile » où elle a été enfermée, l’image s’élève en même temps qu’elle, la plongée est fatale, mais ce n’est que celle des lettres qu’elle lance éperdument dehors, parmi les flocons de neige.

Tout dans ce film nous renvoie aux questions fondamentales qu’un vrai cinéaste (pas l’un de ces petits maîtres français du triangle adultérin) doit se poser : quel est le lien entre l’art et la politique, comment rendre compte de l’Histoire passée en montrant son interaction avec le présent, comment écrire, de la manière la plus percutante, la folie de la guerre dans la perspective de la paix apparente, la solitude dans la foule, la volonté individuelle malgré le poids idéologique du pouvoir…

Alors, la musique de Carlo Crivelli nous gifle comme une marée dont on aime le ressac d’écume.

« Un travelling est affaire de morale », a dit Jean-Luc Godard. Dans Vincere, chaque plan est décidé et réalisé au millimètre. Les séquences forment non pas un puzzle mais un flux, comme le Tibre à Rome. Mussolini harangue le peuple, sa langue est celle, là, oui, d’un aliéné, son attitude celle d’une marionnette grotesque et dangereuse.

L’acteur qui l’incarne (formidable imitation de ses mimiques par son « fils » devenu adulte) s’est mis dans sa peau, mais le masque « impérial » du Conducator grimace encore avant que sa tête sculptée ne soit écrasée et réduite en miettes.

Et puis, Giovanna Mezzogiorno se révèle comme celle qui a su incarner la passion – jusqu’à ce que la contention psychiatrique impose sa violence déchaînée dans l’enfermement où elle côtoie d’autres femmes, voilées ou nues, univers proche de Jérome Bosch.

L’actrice se révèle ici dans toute sa beauté et sa force, elle emporte, comme une Romy Schneider dans ses meilleurs films, l’adhésion obligée à ses yeux, à sa bouche, à son jeu sublime.

photo-daniele-musso.1259651285.jpg(Philippo Timi et Giovanna Mezzogiorno. Photo Daniele Musso.)

Silvio Berlusconi s’est-il fait projeter ce film ? Il ne voit sans doute pas le rapport, ni avec le titre, ni avec le personnage historique montré, les mains à la ceinture, la grimace aux lèvres, le crâne dégarni, le hurlement dans le microphone.

Marco Bellocchio n’a d’ailleurs pas dédié son œuvre au président du Conseil italien. Il offre simplement son panorama brillant et ses panoramiques évidents à tous ceux qui aiment le cinéma quand il ressemble à la vie, et parfois même quand il semble la dépasser.

Dominique Hasselmann

« L’Armée du crime » encore dans quelques salles obscures

Sorti le 16 septembre, le film L’Armée du crime, de Robert Guédiguian, n’est plus diffusé à Paris que dans trois salles : il aura vite quitté, si l’on ose dire, l’affiche.

Sur l’enseigne du cinéma Les 3 Luxembourg, rue Monsieur le Prince (6e), le chiffre magique a d’ailleurs déjà disparu.

lux1_dh.1255326987.jpg(Paris, Rue Monsieur le Prince, 11 octobre. Cliquer pour agrandir.) 

Pourtant, la salle, hier à 15h.50, était comble. L’histoire du groupe de résistants « apatrides » est  racontée avec force et passion – même si la chronologie et les faits ne sont pas totalement respectés, comme l’indique le générique de fin : il s’agit de la mise en valeur d’un mythe, d’une révolte exemplaire.

Lire ici l’interview de Robert Guédiguian, qui prononce même le nom maudit d’Alain Badiou.

lux2_dh.1255327175.jpg(Photo : même rue, même jour. Cliquer pour agrandir.)

Tous les acteurs sont formidablement bien dirigés dans ce film solaire : Simon Abrakian (Manouchian), Robinson Stévenin et son regard farouche, Virginie Ledoyen, toujours engagée dans son jeu, Grégoire Leprince-Ringuet, le faux ingénu, Jean-Pierre Darroussin, le policier diabolique…

En sortant du cinéma, juste au carrefour avec la rue Racine, cette plaque commémorative, comme un rappel de l’Histoire toujours présente.

lux3_dh.1255327389.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Et puis, dans la tête, le livre de Didier Daeninckx (pas encore lu) et toujours la bouleversante interprétation de L’Affiche rouge d’Aragon par Léo Ferré.

lux4_dh.1255327584.jpg(Photo : même rue, même jour. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Brigitte Bardot m’attendait derrière la vitrine

A un moment, dans le haut de la rue de Belleville, bifurquer à gauche et emprunter (sans Michel Rocard) la rue de La Villette.

Déjà, ce magasin a mis la clé sous la porte : ce qu’il vendait demeurera mystérieux pour toujours, sauf si l’un des riverains (beau mot aquatique !) nous rappelle le commerce qui s’y déroulait.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Plus loin mais je reviendrai ensuite sur mes pas devant une vitrine dépositaire d’intrigue c’est un mur qui donne lieu à une installation in vivo à ses pieds. Un psychanalyste aurait-t-il plié soudain bagage avant de se jeter à l’eau ?

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

J’ai fait demi-tour car j’avais regardé trop rapidement l’enseigne (je n’ai pas noté son nom) et aperçu le bric-à-brac joliment ordonné de cette boutique : poupée ancienne, maquettes d’avions, lampes rétro… Je suis alors entré et j’ai demandé au propriétaire sympathique si je pouvais prendre une photo de son étalage ; il a semblé trouver cette requête incongrue et m’a répondu : « Mais bien sûr ! ».

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Ainsi, Brigitte Bardot m’attendait derrière la vitrine. Elle était redevenue telle qu’en elle-même la gloire du cinéma l’avait fixée sur celluloïd et dans notre mémoire – je parle des films de Clouzot ou de Godard.

Sa tendance lepéniste de derrière les fagots et les ânes avait disparu. La photo de star avait remplacé celle de la mégère aigrie. Le 19 septembre 2009, B.B. avait une vingtaine d’années sur un calendrier.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Hors-champ ?

En juillet, je lisais un article dans Libération sur une conférence de presse de Brice Hortefeux lançant le concept de « vidéoprotection », aimable euphémisme destiné à remplacer le fâcheux vocable de « vidéosurveillance » dont un Patrick Balkany s’est fait le héraut dispendieux dans sa ville de Levallois-Perrret (Hauts-de-Seine).

Désormais, l’honnête citoyen tend à se féliciter que des caméras (à moins que ce ne soient des milices municipales ?) viennent jusque dans nos campagnes étendre leur manteau rassurant sur la population locale ou étrangère.

Mais ce n’est pas encore Le village des Damnés, ce film anglais admirable de Wolf Rilla (1960) qui subit un piètre remake de la part de John Carpenter (1995).

Ici, juste une image (« une image juste », comme dirait Jean-Luc Godard), un signe, un indice – il vaut mieux se tenir à carreau. Aperçu du système panoptique qui se développe partout, vision anticipatrice de Michel Foucault après d’autres penseurs : restera-t-il un jour, quelque part, du hors-champ ?

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(Cliquer pour agrandir. Photo prise le 20 juillet.)

Dominique Hasselmann

Ecrans des Halles

Quand j’ai pris cette photo, le 11 juin, à l’entrée du forum des Halles (Paris, 1er) – cela fait plaisir de voir, à chaque angle de rue, la photo du président de la République – j’étais sûrement filmé par une caméra de vidéosurveillance. Grâce au Point, la cartographie du flicage public à Paris, par objectifs interposés, est maintenant dressée. Un jour elle figurera peut-être, comme l’emplacement des radars agrémentant routes et autoroutes, sur les GPS.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Avec ses deux derniers numéros dont la couverture est consacrée à Nicolas Sarkozy, Le Nouvel Observateur participe de cet éloge à la mode imago ; même s’il paraît que cela n’a pas vraiment plu aux journalistes de cet hebdomadaire. Denis Olivennes a fait œuvre utile (il sera décoré un jour) : une étape est franchie dans l’ascension présidentielle, question apparence et discours.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Ce qui est curieux, dans ce quartier des Halles, ce sont les arbres qui demeurent, comme incongrus ou transplantés pour apporter une touche de verdure : Cohn-Bendit oblige ? La forêt ne procède pas encore tout à fait de Brocéliande mais un parfum de chlorophylle flotte légèrement dans l’air.

Les signes de la ville sont des empreintes fragiles, à l’existence éphémère : souvent seuls un film ou des photos peuvent en garder la trace (je pense à Agnès Varda). Le lac de la représentation brille, étincelle, la scène retentit des pas jetés (je pense à Pina Bausch).

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Ainsi des images surgissent, elles sont même gardées dans des coffre-forts, elle se mélangent, se superposent, renvoient les unes aux autres, trafiquent leurs couleurs, se polarisent ou se solarisent. Les yeux ne savent plus où se poser.

Finalement, tout le monde ne peut accéder au statut, à la sensibilité d’artiste : un parvenu au pouvoir – « Enfin seul ! », belle réussite… – malgré ses efforts, ses promesses et sa repentance, ne nous fera jamais rêver comme une actrice de cinéma.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann