Parfum élyséen

Le mâle en a une très grosse, d’ambition.

Le mâle jette son dévolu sur de grandes femmes transparentes. Elles ont la taille mannequin, des robes de luxe, elles savent poser devant les photographes, marcher comme il faut, parler sans exagérer, présenter en permanence un air enamouré dès qu’il apparaît : oui, il est le « chouchou » de ces dames.

Le mâle exhibe (moins, maintenant) des mollets sculptés par le jogging.

Le mâle dispose d’une puissance de travail phénoménale : la paresse n’est pas son amie, les chômeurs non plus (c’est la même chose). La vie est une course, il n’y a pas une seconde à perdre.

Son film préféré serait Marathon Man, il est vrai qu’il se voit parfois dans la peau de Dustin Hoffman.

Le mâle a recruté dans son équipe des femmes emblématiques, chacune dans son domaine. Il les renverra à leurs très chères études quand le moment sera venu.

Le mâle n’aime pas la concurrence, surtout étrangère.

Au fond de lui-même, le mâle est jaloux d’un collègue américain, débarqué récemment à Colleville-sur-Mer (Calvados) et qui l’a éclipsé sans le faire exprès.

Les hommes qui l’entourent ne font pas d’ombre au mâle (on ne fait jamais de mal au mâle) : ils sont toujours d’accord avec lui et appliquent à la lettre ses directives.

Des « proies » sont capturées à gauche : même si le vivier tend fâcheusement à s’assécher, certains sont sensibles au chant des sirènes qui leur parvient depuis le Château, et le centre est encore poissonneux, voyez, c’est le moment de la fraie.

Le mâle voyage beaucoup : il aime la sensation du décollage, l’érection aérienne après la triomphante élection du 6 mai 2007 et celle, plus récente et plus verte, du 7 juin 2009.

En Afrique, le mâle est particulièrement à l’aise car l’influence de son pays est toujours vive là-bas, du Sénégal (terre d’accueil des immigrés clandestins gentiment « reconduits » chez eux) au Gabon plongé actuellement dans le deuil, de la République démocratique du Congo (RDC) au Congo Brazzaville, en n’oubliant pas le chantier d’Areva au Niger.

Le parti qui soutient et encense le mâle est dirigé par un bedeau, même si son porte-parole est un monseigneur.

Le mâle a introduit « la rupture » et aucun domaine n’échappe à son attention démultipliée : l’éducation, les services publics, la presse, l’audiovisuel étatique (alors, après Hees, Val, ça vient ?), la Santé, la Justice, l’Economie, le Travail, les Transports, Internet, etc.

Le mâle ira en « congrès » le 22 juin à Versailles exprimer, pour la première fois, sa politique européenne et intérieure devant le Parlement (Assemblée nationale et Sénat réunis, article 18 de la Constitution), après sa triomphante élection écologique par UMP interposée.

Car c’est inscrit dans ses gènes et dans la fonction suprême qu’il exerce (sa cote d’amour dans l’opinion publique vient de bondir de 9 %) : à l’Elysée, le mâle est au parfum.

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(Photo : Périphérique parisien, 9 mai 2009, 15h.07. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Plaisir de s’offrir (starring Charlotte Gainsbourg)

L’imprévu, l’impromptu, ce qui accroche le regard, comme une épingle de nourrice non refermée, le piquant ou le piqué de l’affiche, et puis ce mot de plaisir qui fait pareil, parce qu’il est rare, caché, retenu, disparu peut-être, et là il s’écrit en majesté, il ose se montrer dans son déshabillé sur un mur (à côté d’un pont tourneboulant, maboule ou caracolant juste devant la rue divine), il s’évidence et son caractère anonyme le rend encore plus percutant : il appartient à tout le monde, il n’est pas l’œuvre d’un artiste qui a signé (son auteur est grand et inconnu), il s’impose, s’expose – pas encore emprisonné au Grand Palais comme pour quelques graffiti – et voilà qu’il fait songer, penser, imaginer, rêver.

Il est seul, ce mot, il se fait plaisir, il déclenche l’équilibrisme voisin, il se branle en public, il attend les voyeurs qui iront leur chemin en faisant semblant de ne pas l’avoir remarqué, il est rouge en majuscules, il insulte, en somme, le regard : est-il rentable ? Est-il porteur de compatibilité avec la comptabilité, avec l’économie, le travail, les résultats, les chiffres en cascade, les nombres à dénombrer, les faits à avérer, l’Histoire à réviser, les cigarettes ou la pipe à effacer, les mentions à lire avant de succomber (fumer tue, manger peu salé, peu sucré, à consommer avec modération, etc.), vive le temps raconté des rations et des rutabagas !

Plaisir d’offrir (c’était pour des fleurs ?) ou de s’offrir, plaisir de lécher, de pourlécher, de palper, de pénétrer, de découvrir, de dévêtir la peau des mots, te voici aux premières loges ! Pas gêné de te montrer ainsi dans ton incongruité urbaine ? Les services de nettoyage se feront vite un plaisir (chacun le sien) de t’humidifier, de t’humecter, de te mouiller avant de te lacérer, de t’arracher et de te détruire alors que tu auras été affiche parlante le temps si bref de ton exposition, comme une actrice de cinéma starring à Cannes hier soir, et dévoilant sa superbe maîtrise d’elle-même.

Un vélo, sans doute volé par un enfant de six ans, est garé imprudemment, impudemment, sous ton appel à la résistance (digne de celui du 18 juin, c’est bientôt, l’anniversaire). Le guidon désire sans doute montrer la voie à suivre : mais voilà que l’on entend déjà comme une drôle de sonnette, au loin…

Tout le temps, il faut qu’ils nous gâchent notre plaisir.

plaisir_bd.1243225525.jpg (Photo : le 22 mai à 12h.02, à côté du pont tournant vers la rue Dieu, Paris, 10e.)

Benoît Dehort

A mille banlieues d’ici (2)

Mardi matin, il aura plu à verse sans discontinuer et le vent tenait avec force le beau rôle : les parapluies en étaient tout retournés.

Sous le pont de l’Alma, l’eau tombait à l’eau, les piétons repasseraient plus tard leurs habits trempés. Le siège de Météo France se faisait tout petit.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Cette fois, on prendrait la bonne ligne afin de descendre à Issy-les-Moulineaux – dont le maire, André Santini, aimable pourfendeur de la culture générale, passe un examen – après avoir repéré au départ le nom fatidique de la rame ; la SNCF aime jouer sur la combinatoire des appellations à quatre lettres.

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(Photos : cliquer pour agrandir.)

Au retour, donc en sens inverse, la Maison de la radio affichait ses travaux de manière peu discrète (comme près de Notre-Dame, en ce moment, une toile gigantesque et désastreuse masque un ravalement en cours) : mauvaises ondes sur le plan esthétique.

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(Photos : cliquer pour agrandir.)

Demain (hier), les nouveaux films sortiront et Bayon écrira dans Libération qu’un film d’horreur demeure un film d’horreur : il faut respecter les canons du genre.

issy_6.1236840891.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Nicolas Sarkozy : « un coup de pied dans la fourmilière »

Avant tout, prendre son temps pour apprécier, savourer, déguster, laisser se dérouler sous les yeux et patienter sur la langue, relire, remâcher, avaler puis digérer ces considérations de haute tenue du président de la République ; il faudra même peut-être, un jour, les apprendre par coeur :

« Nicolas Sarkozy installe le nouveau conseil pour la création artistique
LEMONDE.FR avec AFP | 02.02.09 | 14h38  •  Mis à jour le 02.02.09 | 15h01

Nicolas Sarkozy installe à l’Elysée, lundi 2 février, le nouveau conseil pour la création artistique qu’il va présider. « Je crois fondamentalement à la capacité de l’Etat à impulser un changement de culture, pour apprendre à mieux soutenir le processus de création », a déclaré M. Sarkozy dans un discours prononcé à l’Elysée devant plus de trois cents représentants du monde de la culture. « Je veux que ça bouge, je veux que ça change, je veux que la culture soit notre réponse à la crise économique mondiale (…) et pour que ça soit vrai, il faut que la création soit au cœur de cette politique culturelle que je souhaite impulser », a-t-il ajouté.

Nicolas Sarkozy a également justifié sa décision de présider, avec la ministre de la culture Christine Albanel, le nouvel organisme. « Ma parole est plus libre que celui qui produit et qui doit faire attention à ce qu’il dit (…). C’est donc à moi de donner un coup de pied dans la fourmilière, de bousculer les choses », a-t-il estimé. »

D’abord, il est difficile de croire que le président de la République ait tenu de tels propos, hier, en « installant » à l’Elysée, tel un Jeff Koons aux petits pieds, « le nouveau conseil pour la création artistique ».

Ensuite, l’alacrité du compte rendu qu’en fait Pierre Assouline apparemment, il figurait parmi les quelque 300 invités confirme bien ce discours, après l’annonce par François Fillon des 1 000 chantiers qui vont éradiquer, en un tour de « TGV de la relance », la crise venue d’ailleurs.

Enfin, il suffit de relire les paroles présidentielles pour se persuader que l’on tient là, délivrée sans chichis par l’auguste (au sens clownesque du terme) bouche, un étincelant concentré de la politique décidée par celui qui va présider – de droit divin – l’instance régulatrice inventée pour « cadrer », encadrer et discipliner le monde trop diversifié, échevelé, imprévisible voire rebelle du domaine culturel en France.

cirque-dh.1233647268.jpg(Photo : hier matin à Paris. Cliquer pour agrandir.)

Les points essentiels de cette intervention de Nicolas Sarkozy, dans son style châtié habituel, peuvent être analysés comme ci-après par un esprit évidemment malintentionné.

–    « Je crois fondamentalement… » : oui, le Président croit (il est chanoine du Latran), mais « fondamentalement », c’est-à-dire jusqu’au plus profond de lui-même, non une croyance superficielle, à la mode, un vernis de foi, mais une conviction « chevillée au corps », quelque chose qui fait partie intégrante de sa personne.

–    « … à la capacité de l’Etat à impulser un changement de culture… » : c’est l’Etat qui doit « impulser » (terme de marketing ou de chef d’entreprise : il faut « impulser nos ventes par une énorme campagne de pub basée sur un fort teasing »). Non, non, pas expulser (attention au lapsus !), impulser… ! Car la culture doit être « changée » (Xavier Darcos en renfort pour les couches-culottes), il n’est plus admissible qu’elle demeure ce qu’elle est. Pourquoi ? Mystère et boule de com.

–    « … pour apprendre à mieux soutenir le processus de création… » : qui doit « apprendre » ? Sans doute les invités sous les lustres de la grande salle de l’Elysée ? Ils sont venus, ils sont tous là, mais il n’y a pas le fils maudit, il a été refoulé à l’entrée. Les autres, les désignés, les résignés (ils gardent précieusement leur carton d’invitation, ils pourront le faire encadrer, preuve qu’ils « y étaient ») écoutent le maître faire la leçon. Le « processus de création » doit être mieux « soutenu », comme par des béquilles siglées AFNOR (voir la façade d’une partie de la gare du Nord à Paris). Nicolas Sarkozy, rebouteux de la culture, il était temps !

–    « Je veux (oui, moi, j’ai dit « Je veux » comme Louis XIV en son temps) que ça bouge, je veux que ça change… ». Si les choses ne « bougent pas », comme un apprenti-joggueur, comment voulez-vous qu’elle changent ? Le mouvement, le tourneboulement, le vibrion du ludion national prend ici sa pleine mesure. La culture doit être un maëlstrom, un tsunami, une tempête (qui souffle dans le bon sens) sous des crânes, et non l’étendue plate et morne que l’on connaît actuellement. Nicolas Sarkozy est un éveilleur de consciences (même si la moitié de la sienne est logée chez sa femme artiste, et « de gauche », Carla Bruni).

–    « … je veux que la culture soit notre réponse à la crise économique mondiale » : cette phrase devrait être frappée en lettres d’or au fronton de tous les sièges d’entreprises de télévision, théâtres, cinémas, cabarets, musées, salles de concerts, librairies, bibliothèques, universités, lycées, collèges, écoles maternelles… Foin de ces « 1 000 chantiers » égrenés hier par François Fillon ! Seule la culture peut nous sortir de « la crise économique mondiale » ! Voici la notion, voici la potion ! Buvez en souvenir de moi !

–    « et pour que ça soit vrai », oui, car on pourrait douter de cette formidable solution, « il faut que la création soit au cœur de cette politique culturelle que je veux impulser (bis) » : car personne – là est bien l’immense révolution sarkozienne – jusqu’à présent n’avait jamais pensé que « la création » devait être nichée au cœur de la culture ! Extraordinaire ! « La création », absente, délaissée, méprisée, invisible, se voit soudain placée sur le plateau et sous les sunlights du Président lui-même ! Qu’il en soit à jamais béni !

–    « Ma parole est plus libre que celui (sic) qui produit et qui doit faire attention à ce qu’il dit… » : ainsi, le président de la République décrète que sa « parole », même dégagée des règles culturelles de la syntaxe, est nettement « plus libre » par définition que celle de celui qui « produit » (un ouvrier de la culture, un prolo culturel en somme) et, surtout, « qui doit faire attention à ce qu’il dit ». Car lui, Nicolas Sarkozy, peut dire n’importe quoi (révérence parler) et n’a pas besoin d’y « faire attention ». Sa « parole » est liée à sa fonction, comme le gène à l’homosexualité ou au crime : au niveau suprême, celui de la direction de l’Etat (France S.A.).

–    « C’est donc à moi de donner un coup de pied dans la fourmilière… » : voici donc le grand Tamanoir et ces minuscules insectes, cette masse grouillante et répugnante, cet agglomérat grégaire d’artistes, créateurs, interprètes, musiciens (excepté une guitariste débutante), écrivains, cinéastes, peintres, sculpteurs… qui a besoin, qui réclame même d’être « bousculé » (les choses, ce sont eux, l’esprit c’est lui). Nicolas Sakrozy va « donner un coup de pied », attention il est chaussé de Nike ou d’escarpins rehaussés, ça peut faire mal ! La « fourmilière » s’agite déjà en tous sens, les « fourmis » (comme en Chine) courent dans tous les sens, se marchent les unes sur les autres, c’est un véritable capharnaüm ! Il faut rétablir l’ordre dans ce monticule !

La culture, enfin remise en place, est ainsi l’antibiotique contre la crise, le kärcher contre la dépression, le détergent contre l’esprit critique ou caustique, l’encaustique gouvernemental. Il est désormais nécessaire que chacun soit bien conscient de ses responsabilités face à l’ennemi : tous ensemble, tous ensemble, fourmillons d’idées korrectes et rendons gloire, chaque jour, au grand conducator de la vie française.

Fiat lux dans nos têtes, amen !

voiture-pie_dh.1233647393.jpg(Photo : hier matin à Paris. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Agnès Varda et sa maison de naguère et aujourd’hui

Si vous avez déposé il y a huit jours une chaise Habitat à recoller (la qualité se perd) chez L’Artisan rempailleur, sis au N°84 de la rue Daguerre à Paris (14e), et que vous devez allez la rechercher, une fois réparée, dans la boutique où une vingtaine de ses congénères surplombent votre tête, comme des araignées dans le plafond, vous vous trouverez alors dans la rue où habite Agnès Varda et vous ne pourrez manquer d’apercevoir sa maison.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Comme vous désirez acheter le DVD de Cléo de 5 à 7 (la version du film enregistré en VHS à la télévision est un peu fatiguée), vous allez d’abord à la boutique/salle de montage qui se trouve juste en face. Mais une pancarte vous indique (on est samedi dernier) que c’est fermé et qu’il faut sonner au N°88 (siège de la production Ciné-Tamaris) ou au N°86.

av2_dh.1232871008.jpg av3_dh.1232871097.jpg(Photos : cliquer pour agrandir.)

Mais puisqu’au N°88, dont les stores sont baissés, la sonnette n’agite personne à l’intérieur, vous allez faire une tentative juste à côté, là où vit Agnès Varda et sa maison de naguère (oui, le passage intérieur que l’on voit dans son dernier film) et aujourd’hui.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Mais voilà qu’un bruit se fait entendre et que la porte s’ouvre : le bonheur ! Une personne fort aimable, à qui vous expliquez votre désir, vous dit qu’il n’y a pas de problème et que l’on va retraverser la rue pour aller en face.

Doucement, un chat (« le » chat) vient se frotter contre vos jambes.

Vous entrez donc dans la boutique malgré son écriteau « Fermé » (au verso il doit être écrit « Ouvert »), vous choisissez vos deux DVD, dont celui avec l’intégrale des courts-métrages, et puis vous voyez la petite affiche du film.

Mais pour en trouver une neuve, votre guide appelle par téléphone « Agnès », qui lui dit que les affiches se trouvent chez elle ! C’est ainsi que vous retraversez la rue Daguerre et que vous entrez, cette fois, chez la photographe-cinéaste-plasticienne.

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(Photo : cliquez pour agrandir.)

Dans le salon, vous apercevez, entre autres merveilles, une carte postale avec la reproduction du célèbre tableau de Magritte « Not to be reproduced » (1937), vous êtes dans le passage magique avec sa grande photo ancienne, un carton pour l’expo Robert Franck est posé sur un meuble, et vous pénétrez dans la salle à manger avec son couple de statues aux mains manquantes, puis vous voici dans le bureau composé de deux pièces où sont classés des dizaines d’épais dossiers (il y a deux Mac, dont un très ancien), et où la présence de l’artiste est presque palpable.

Sans doute est-elle là, mais vous n’allez pas la déranger.

Voici la petite affiche, quelqu’un sera content de ce cadeau, et l’on se sent si bien ici que l’on resterait plus longtemps, mais dehors la voiture avec la chaise dans le coffre est mal garée, une Peugeot portait déjà un sabot jaune.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Enfin, vous quittez le havre de cette rue (ou, en imagination, le port de Sète), vous allez prendre maintenant le chemin du retour en longeant tous ces cars de CRS, grilles déployées devant leurs pare-brises, qui attendent de pied ferme les manifestants qui vont venir sans doute, l’après-midi, réclamer que le lion de la place Denfert-Rochereau soit remplacé par un chat.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Le film conducteur d’Agnès Varda

Le cadre d’un film, c’est à la fois ce que la caméra découpe dans l’espace, à travers son viseur, ce qu’elle enregistre du « peu de réalité » avec la focale choisie de « l’objectif », et le hors-champ, l’environnement dans lequel il fonctionne et se déroule.

Les cadres et miroirs où se reflètent Les Plages d’Agnès (Varda) puis les fabricants de l’œuvre en action, puis les incrustations (coquillages de mémoire) d’autres images, déterminent ce qu’il y a à définir, délimiter, entourer, fixer dans leur mobilité.

Le film d’Agnès Varda joue sur un registre original et captivant : non pas le simple rappel de souvenirs compliqués, heureux et malheureux (sa jeunesse, sa carrière de photographe puis de cinéaste, Jacques Demy…) mais la mise en forme, la recréation de ce qu’elle énonce à un moment comme au cœur de son approche : « la fragmentation ».

La réalisatrice remet en scène le passé (non pas couleur sépia, mais tonalités d’aujourd’hui), retrouve les maillots de bain à bretelles de petite fille, réattache les bouées de liège sur le bateau du port de Sète à l’époque de l’Occupation, donne son rôle à une jeune fille qui la représente quand elle partit en Corse travailler avec des pêcheurs, et barre elle-même sous les ponts de Paris, en 2007, une barque identique à celle montrée à la fin de La Pointe courte (1954, son premier film), ce si bel esquif à « voile latine ».

Le passé recomposé : voilà l’idée, voici le film conducteur qui ne sépare plus ce qui a été de ce qui est, la synthèse est faite par les images elles-mêmes – et la musique des films montrés comme souvenirs affleurant sans crier gare – le temps n’a plus d’importance, l’art l’a repoussé ou épousé, il n’est plus ennemi. Mémoire(s) d’Agnès en boîte.

La cinéaste est également présente dans son film, à la fois par sa voix off qui est distanciation et connivence, et par le jeu qu’elle s’autorise à l’intérieur de certains plans : Agnès Varda marche à reculons pour nous dire qu’elle retourne dans le passé – avec respect et larmes, aussi – et qu’il s’agit d’une aventure dont elle est revenue en vie.

Rarement une « autobiographie » cinématographique aura été aussi émouvante parce que non seulement sincère mais artistique au sens noble (sans concessions), intriquant les éclats du souvenir avec les joies du présent : scène de son anniversaire, rue Daguerre, où des amis lui apportent les « 80 balais » qu’elle compte le soir même. Légèreté, humour et profondeur…

Hier, à Paris, Les Plages d’Agnès n’était plus visible que dans quatre salles, MK2 Beaubourg (3e), MK2 Odéon (6e), Le Balzac (8e), Les 7 Parnassiens (14e). Mais la cariatide filmante soutiendra sans problème, et avec le sourire, l’affront marchand. 

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(Photo : ne pas cliquer pour agrandir le cadre.)

Dominique Hasselmann

Dennis Hopper, Easy Rider in Paris (France)

Il monte sur la scène à 19h.18, c’était hier dans la salle Henri Langlois, à la Cinémathèque française. Serge Toubiana, le directeur général, présente le cinéaste (et acteur, photographe…) Dennis Hopper, auteur du célèbre et mythique Easy Rider (1969), inoubliable road movie dans l’Amérique profonde.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dennis Hopper ne porte pas le chapeau avec un bord attaché qu’il est obligé d’enlever à un moment dans le film, quand ils s’arrêtent, avec Peter Fonda, chez un fermier pour réparer le pneu crevé d’une de leurs motos.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Invité par Serge Toubiana, Dennis Hopper fait part de l’honneur qui lui a été accordé d’être présent pendant quinze jours à Paris (France), à l’occasion de l’hommage que la Cinémathèque lui a rendu. Henri Langlois était son ami, et cette entreprise de sauvegarde du cinéma est « comparable à ce qui a été fait à la Renaissance en Italie, lors de l’apparition de la peinture à l’huile
», dit-il par traducteur interposé.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Le cinéaste a gardé son humour et sa pêche (il est né en 1936) et il assistera au cinquième rang de cette salle magnifique à la projection de son film : celui-ci a toujours le réservoir bourré d’énergie, et de la dénonciation d’un pays à la Mc Cain, terre des bien-pensants qui proclament aimer la liberté en principe mais ne supportent pas de voir devant eux quelqu’un de libre, comme le remarque, au cours de la randonnée cinématogaphique, le sublime Jack Nicholson.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Le montage (annonce prémonitoire, avec un plan d’une demi-seconde au milieu du film, de la scène finale) reste exemplaire. La musique (chansons de Jimi Hendrix, The Electric Prunes, Bob Dylan par Roger McGuinn…) hits the road.

Avant et après le film de longs applaudissements ont salué Dennis Hopper, toujours jeune, indomptable, à l’image – aux images – d’Easy Rider.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

L’avant-dernier film de Gaby Sylvia

Depuis que Jean-Louis Borloo avait dû remballer dare-dare son projet de taxe sur les couverts, assiettes et gobelets en plastique, les Français s’étaient rués dans les hypermarchés et épiceries pour en faire provision : ils avaient « peur », d’après le discours apocalyptique tenu le 25 septembre par le président de la République à Toulon, et certains prévoyaient carrément l’exode.

En attendant Borloo, on pourrait toujours partir à la campagne, comme au beau temps du Front populaire, récemment célébré par un film de Jacques Barratier, et ce serait déjeuner sur l’herbe, saucisson et vin rouge à deux euros, versé dans les gobelets blancs avec anneaux anti-dérapants, empilés par douzaine les uns dans les autres.

Il avait toujours de bonnes idées, ce Borloo : évidemment, chacun devait prendre sa voiture pour profiter du dimanche et donc lâcher du CO2 qui détruisait notre belle couche d’ozone ; mais les malpropres étaient taxés, tandis que les autres bénéficiaient d’un « bonus » à l’achat d’un véhicule neuf, ce qui coûtait d’ailleurs bonbon à l’Etat.

Avantage de ces couverts, assiettes et gobelets en plastique : pratiques, légers, incassables et même réutilisables (donc parfaitement écologiques). Les contempler dans une grande surface suffisait presque à partir en pique-nique !

Hervé Leterré se souvenait aussi des « pots » dans sa boîte, où l’on « arrosait » le moindre événement (les couverts, assiettes et gobelets en plastique étaient utilisés pour ces circonstances) : naissance de l’enfant d’un collègue, anniversaire d’un autre, départ de l’ancien chef et arrivée du nouveau, promotion, mutation, veille et retour des vacances… Roselyne Bachelot n’avait pas encore interdit ces réunions conviviales, qui nuisaient pourtant à la productivité des entreprises et à la réputation des administrations.

Son sac Leclerc au bout du bras, Hervé Leterré se dirigeait vers le bassin de l’Arsenal. Sur sa droite il aperçut cette rue avec un nom d’actrice de cinéma oubliée.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Elle avait joué dans un certain nombre de films (dont quelques-uns sous l’Occupation), mais il pourrait repérer plus tard, sur Internet, sa participation à Huis Clos (1954) de Jacqueline Audry, d’après Jean-Paul Sartre, et à Beau Masque (1972) de Bernard Paul, d’après Roger Vailland.

Avoir choisi de mettre son talent au service de cet écrivain, au profil et à l’existence d’un aigle, était sans doute un engagement pour elle, une sorte de moyen d’effacer de sa mémoire une période sombre de l’Histoire de France.

L’avant-dernier film de Gaby Sylvia éclairait ainsi, rétrospectivement, toute sa vie (1920-1980).

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Laurent Cantet : un film « a cappella »

Dans le livre de François Bégaudeau, Entre les murs, qui a donné lieu au film de Laurent Cantet, je vois, en le feuilletant après la séance d’hier soir au MK2 Beaubourg, cette phrase (édition Folio/Gallimard, février 2007, page 268) : « C’était trop calme. Nul mouvement ne divertissait du lieu. Les murs se rapprochaient les uns les autres et broieraient tout le monde. »

Le huis-clos dans lequel le cinéaste nous enferme et nous oblige à partager le quotidien d’un enseignant de collège avec sa classe en lutte (lutte de classes) contre, et parfois tout contre, le français, la langue qui échappe ou s’enroule dans des têtes mal préparées à l’accueillir, est une réussite, précisément car il dépasse la simple question du « documentaire » ou de la pure « fiction ».

Ainsi, Laurent Cantet a trouvé sa propre ligne de principe et de conduite (comme dans ses autres films), et les reproches que certains aigris peuvent lui faire (encore, hier dans Le Monde, un certain Sébastien Ledoux) tombent tout seuls à l’eau. En réponse à une prof (débat dans Libération du 22/9) qui lui dit « Je ne me suis reconnue à aucun moment dans cet enseignant. Et le statut ambigu entre la fiction et le réel fait que certains vont penser que l’école c’est cela », Laurent Cantet répond : « C’est un problème de formation du spectateur. Peut-être n’avez-vous pas vu le film comme j’espère on le voit, et comme beaucoup le voient. Comme un film, pas comme un documentaire. »

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Car il ne s’agit pas d’un énième reportage d’ « Envoyé spécial » sur France 2, destiné à gentiment terroriser les téléspectateurs qui adorent les médailles et les couches de Xavier Darcos, mais d’une œuvre de création, de récréationlibrement inspiré du livre de François Bégaudeau » précise le générique de fin), à la fois hilarante et bouleversante, captivante et interloquante.

Le rôle pédagogique d’un prof (interprété avec maestria par un Bégaudeau forcément à l’aise dans ses tee-shirts), la difficile transmission du savoir par la méthode d’un questionnement et d’une écoute très philosophiques, les bruits de l’extérieur qui sont présents dans « la boîte noire » dont parle Laurent Cantet pour décrire l’école, l’attention ou l’inattention des élèves, le contexte familial dans lequel ils vivent (menace d’expulsion de la mère d’un élève d’origine chinoise, bonjour M. Hortefeux !), tout ce cocktail explosif est magnifiquement rendu par le film.

Laurent Cantet a refusé d’aller présenter Entre les murs à l’Elysée, peu après avoir obtenu la Palme d’or à Cannes : la récupération visée était visible. N’oublions pas que le cinéaste est né à Melle (Deux-Sèvres).

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(Melle, anagramme. Cliquer pour agrandir la photo.)

Entre les murs, le film, n’a pas besoin du tampon « Certifié par l’Education nationale », et les profs, les élèves, les parents… peuvent s’en faire une opinion sans la double tutelle sarkozienne et darcosienne.

Même la mention « Félicitations », que l’on utilise sur les bulletins scolaires, et qui serait adressée officiellement à Laurent Cantet, François Bégaudeau et à toute l’équipe du film, est totalement superflue. Cette œuvre se défend toute seule, comme le livre dont elle est issue : les mots pour le dire, les images pour le montrer, le réel est un objet cinématographique qui, lui, vole peut-être librement.

Il n’y a aucune musique dans ce film, elle est exprimée uniquement a cappella.

Dominique Hasselmann

« Boulevard Poissonnière, action ! »

Jeudi après-midi, Valse avec Bachir, dans ce vrai cinéma parisien qu’est demeuré le mythique Max Linder, seulement quatre personnes en plus de nous deux, perchées dans la mezzanine.

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Le cinéma comme analyse, et chaque plan dessiné, animé, encadré comme une fragmentation psychique retrouvée et révélée.

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En sortant de la séance de 16 heures, soleil éblouissant, atmosphère estivale, sans climat’, poisseuse, comme new-yorkaise. La mort au soleil noir.

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Mais il manquait quand même des sirènes hululantes pour se retrouver transporté dans la ville américaine verticale. Hard candy ?

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Dominique Hasselmann