Pas seulement de noirs dessins à Lille

L’avantage de Bailleul (59), c’est que cette petite ville se trouve à côté de la frontière belge, et à seulement une trentaine de km de la capitale du Nord : occasion de faire, dimanche dernier, un saut au Palais des Beaux-Arts de Lille, où se tient actuellement une magnifique exposition allant « du dessin ancien à l’animation graphique », baptisée e.motion graphique.

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pbal2_dh.1265011487.jpg(Amphitrite, de Eugène-Valentin Déplechin, 1852-1926. Cliquer sur les photos pour agrandir.)

Ce musée, restauré puis inauguré le 7 juin 1997 par Jacques Chirac (un personnage politique qui ne feignait pas de s’intéresser à l’art), frappe le visiteur par sa dimension, la hauteur de ses voûtes – beaucoup de brique, évidemment – et l’espace gigantesque qui donne une sensation de liberté jusqu’au sous-sol.

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pbal4_dh.1265011672.jpg (Photos : cliquer pour agrandir.)

L’exposition elle-même (collection du musée) fait le lien entre le dessin, à partir du XVIe siècle, et les toutes récentes expériences d’animation graphique. Cette confrontation, que l’on aurait pu croire impossible, aboutit à une harmonie déconcertante mais réelle : l’image au crayon (Raphaël, Tête d’homme, vers 1504-1505) se prolonge et bouge comme naturellement dans les volutes d’œuvres en images de synthèse (Chrysalide, de Yann Bertrand et Damien Serban).

J’admire particulièrement, ci-dessous, le tableau de François Verly (1760-1822), un véritable précurseur de Giorgio de Chirico !

pbal5_dh.1265011793.jpg(Photo : Le Théâtre et les bains du peuple. Pierre noire, plume et encre noire, lavis gris, aquarelle. 52,3 cm x 90,3 cm. Cliquer pour agrandir.)

Le parcours dans les salles (il n’y a pas, ici, la foule qui empêche de voir) permet ces surprises incessantes : une étude de draperie (Alphonse Colas, 1818-1887) précède un petit film de Sofia Coppola sur Kate Moss – idole emblématique analysée dans le dernier livre de Christian Salmon – comme l’adorable sanguine de Domenico Antonio Gabbiani, (1652-1726) succède à deux clips mettant en scène Björk (Eiko Ishioka) et David Bowie (Walter Stern) dans leur transformation, l’une vers la chorégraphie charnelle, l’autre vers son double rajeuni.

pbal6_dh.1265012212.jpg(Photo : Tête de putto, sanguine, 25,2 cm x 18,7 cm. Cliquer pour agrandir.)

pbal7_dh.1265012345.jpg(Photo : Carlos Batteur, 1844-1913, Mosaïque de Pavie, plume et encre noire, aquarelle, crayon noir. Cliquer pour agrandir.)

pbal8_dh.1265012521.jpg (Photo : vidéo avec David Bowie. Cliquer pour agrandir.)

Avant la sortie, on peut lire sur un lutrin que la critique la plus souvent émise, en dehors des éloges nombreux, concerne la musique qui baigne l’exposition et qui serait « cacophonique » : mais celle-ci nous fait voyager dans un univers autre et accompagne en quelque sorte, de manière fluide, la déambulation dans le labyrinthe des images.

pbal9_dh.1265012634.jpg(Photo : Alphonse Colas, 1818-1887, Tête de femme de profil, pierre noire, estompe, craie blanche sur papier bleu. Cliquer pour agrandir.)

pbal10_dh.1265012801.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Je me suis donc amusé à écrire sur la dernière page du livre d’or (car l’humour fait partie de l’art) : « J’ai bien aimé cette exposition. Signé : Picasso. »

pbal11_dh_dh.1265012904.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Beaubourg-le-Roi

L’immeuble est toujours là mais semble plus léger le soir, comme un Ovni atterri sans crier gare, mais sans écraser personne, une structure de verre luttant contre l’obscurité, la repoussant ou l’annihilant par sa présence même : la nuit respecte Beaubourg-le-Roi, invention autre qu’un musée, exposition différente de ce qui se montre par transparence.

Je repense au titre du film de Jacques Bral, Extérieur, nuit, qui ressort en salle et dont un article de Pascal Mérigeau dans Le Nouvel Observateur de jeudi dernier a su calquer l’impact toujours présent.

Sur la piazza, déjà peu de monde, Soulages sur la façade accepte le noir, bien entendu.

Les passants se dirigent vers les Halles. Nous avons rendez-vous dans un lieu qui s’appelle Café Rive droite, drôle d’endroit pour une réunion ayant pour thème les SES (Sciences économiques et sociales) et leur réforme prévue par le ministre du marketing de l’Education nationale.

rive-droite_dh.1264837597.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Les petits restaurants alentour sont remplis. La parole est un aliment nécessaire.

Pendant ce temps, l’Ovni n’a pas bougé. Les deux architectes de Beaubourg dorment sur leurs deux oreilles : Piano, au nom prédestiné, et Rodgers, comme prononcé dans les bandes dessinées où des pilotes d’avions militaires communiquent par radio.

beaubourg-nuit_dh.1264837654.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Miles Davis, notes et touches harmoniques

Comme un manifeste musical, l’album de Miles Davis Kind of Blue (1959) ressemble à l’une de ces pierres (milestones) ou stèles ou bornes kilométriques qui identifient, mais pas de manière policière, la route, la voie, et la jalonnent de repères et d’invitations à aller encore plus loin.

L’expo Miles Davis, à la Cité de la Musique, se termine le 17 janvier : hier, à l’ouverture, peu de monde, il faisait froid, le sol était blanc.

Ce n’était sans doute pas la foule de l’inauguration (voir la vidéo), mais chacun pouvait embrasser à sa manière le parcours – magie interrompue un instant par la nécessité de revenir à la lumière pour descendre au sous-sol – du musicien hors normes, inventeur, créateur perpétuel et désormais immortel.

Drôle d’impression : ces pochettes de disques 33 tours sous vitrines, alors que je possède les mêmes (pas tous) dans un placard ! Photos emballantes indissociables de ses plus grands succès, femmes noires (Someday My Prince Will Come) à la beauté magnétique…

Au fil des salles, on peut brancher son casque audio sur tel ou tel épisode de la vie de Miles Davis contée dans le sombre labyrinthe.

Ascenseur pour l’Echafaud, Jeanne Moreau déambule de nouveau et caresse la carrosserie d’une voiture américaine, Saint-Germain-des-Prés à l’époque du tabou éclaté reçoit l’amant de Juliette Gréco (avec son beau nez d’origine), la musique se libère des caves. So What ?

Trompettes vernies (rouges, vertes), gravées à son nom, vestes scintillantes, mallette de cuir usé pour promener l’instrument, partitions – le jazz est aussi musique écrite – photos par dizaines (noir et blanc, black and blue, couleurs selon des timbres différents), podium avec batterie, basse, petits lieux où se retirer pendant quelques moments de silences harmoniques.

Extraits de films – Hot Spot est mentionné, petit polar superbe de Dennis Hopper que Miles accompagne à la trompette – ou de séries télévisées (dans Miami Vice un rôle de proxénète, un « pimp ») et même de publicité télévisée (Miles Davis joue de la trompette sur une bouteille de vodka et vend également, ou instrumentalise, la marque Honda).

Et puis, des notes aux touches (comme celles de la trompette à sourdine), de la musique à la peinture (ou les deux dans le même tempo), ces tableaux abstraits ou non, collages de morceaux de tissus (tessiture de la toile), comme une portée sur un mur, l’un d’eux, de grande dimension, avec mots et inscriptions, a été prêté par deux Parisiens, et ceux de Jean-Michel Basquiat en hommage à Miles.

A la fin de l’expo, dans la dernière salle, le film du concert de juillet 1991 à La Villette (admirable photo N & B au flash de Claude Gassian, Miles dans la voiture à la sortie de sa prestation) : j’étais à l’époque sur les gradins, j’y suis transporté à nouveau – merci à Dominique C. – et revoici Human Nature, la fatigue déjà apparente de l’artiste, mais la fusion totale sur scène avec les musiciens, le fleuve impétueux de l’improvisation, la finesse de la mélodie, la prémonition peut-être du malheur proche, la délivrance.

cite_dh.1263198533.jpg(Photo : cliquer pour jouer.)

Dominique Hasselmann

James Ensor, seulement

Au cours de mes pérégrinations durant « les fêtes » de fin d’année – j’aime jouer le pérégrin, n’en déplaise à Eric Besson – j’ai fait un détour à Paris vers le musée d’Orsay où est installée l’exposition James Ensor (jusqu’au 4 février).

Comme les hauts patrons de la manifestation (Monsieur Nicolas Sarkozy, Président de la République, Sa Majesté Albert II, Roi des Belges) n’étaient pas venus m’attendre en personne, je dus me contenter de vigiles plus débonnaires que chez Carrefour.

La file d’attente pour les caisses était cependant nettement plus longue : une heure à serpenter dehors ; heureusement, comme c’était  le 30 décembre 2009, j’eus le temps de parcourir Le Canard enchaîné, tandis que des Anglais ou des Japonais (bref, des étrangers) essayaient de comprendre le titre de cet hebdomadaire au format non tabloïd.

ensor_bd.1262669600.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Après le portique aéroporté, les visiteurs se dirigeaient en masse vers les Impressionnistes.

Et James Ensor, un peu à l’étroit dans les quelques pièces qui lui avaient été réservées, pouvait pourtant déployer, sans une foule inopportune, ses couleurs, ses chatoiements puis sa grande mascarade dans laquelle il s’était enfin retrouvé, à l’image du magasin de curiosités qu’il connut dans son enfance.

On était transportés alors dans un fantastique bric-à-brac de représentations christiques, de coquillages, de masques, de visages déformés, reformés ou réformés, de médecins, de spécialistes de l’autopsie et de squelettes cliquetant des os et du mot, dansant une ronde funèbre endiablée, un peu comme dans l’opéra Le Grand Macabre de Ligeti.

Je n’ai pas noté les tableaux qui m’ont le plus marqué : ce sont surtout ceux de la dernière période, celle de la sarabande carnavalesque, des jeux de mots du peintre sur son nom (« hareng saur »), des masques innombrables peints et ceux, collectionnés, en papier mâché, comme sortis des tableaux eux-mêmes, inventant ainsi leur propre dimension en « 3 D » avant la mode à la Cameron (il y a du mascaron, là).

Et cette minuscule peinture (environ 25 cm x 15 cm) accrochée sur le mur du fond, à droite près de la sortie, que l’on aurait envie d’emporter subrepticement comme souvenir.

Superposition et défilé de tous ces masques bariolés, coloriés, barbouillés de la vie ou de la mort lente, carapaces à pinces du visage, niqab avant la lettre ou la focalisation sur le tissu noir, figures derrière lesquelles – ou même devant – se dévoilent les intentions aimables, mauvaises, torves (sourire innocent, rire sardonique…) ou les désirs humains réprimés, la joie de lire ou de finir le dernier testament quand le bruit définitif du couvercle libère enfin du monde.

impavide_bd.1262669897.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Benoît Dehort

Passants immobiles

Tous les mardis, le musée est fermé (et en grève depuis lundi), je l’avais oublié : la « subversion des images », ce serait pour une autre fois. Mais ne se dissimulait-elle pas dans le fond d’oeil de chacun ?

passants1_dh.1259219343.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

En attendant l’heure du rendez-vous, je me baladais près du café Beaubourg.

La fourche d’un vélo garé sur la place me fit soudain penser à Henry Miller : petite prophétie mobile.

passants2_dh.1259219504.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dans l’étroite rue Saint-Martin, étaient-ils vivants ou jouaient-ils aux mannequins ? Les passants immobiles avaient déjà prévu l’hiver.

passants3_dh.1259219629.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

A l’intérieur du café Beaubourg, où une fille aux jambes-allumettes traversait la salle toujours Starck tek, l’amie m’attendait depuis un quart d’heure, à ma grande confusion, tandis que je baguenaudais dehors.

passants4_dh.1259219737.jpg(Photo : cliqué pour agrandir.)

Nous avons déjeuné tout en parlant souvenirs, littérature, musique

Le 18 novembre, nous nous étions retrouvés à la salle Cortot (merveille d’art déco) pour un concert de piano des adorables soeurs Bizjak.

En sortant du restaurant, j’ai pensé que les passants comédiens étaient demeurés fidèles à leur lieu scénique.

passants5_dh.1259220060.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Comment parler d’une expo que l’on n’a pas vue (Bruegel, Memling, Van Eyck…) ?

Une file d’attente d’environ une heure stationnait hier à Paris, boulevard Haussmann (8e), en début d’après-midi, pour l’exposition du musée Jacquemart-André consacrée à la collection Brukenthal (Bruegel, Memling, Van Eyck…), alors que l’on avait juste trouvé une place en épi pour la voiture dans l’avenue adjacente.

brukenthal1_dh.1257752781.jpg (Photo : hier. Cliquer pour agrandir.)

Mais l’impatience ne pouvait supporter le froid qui commençait à se manifester : au bout d’un moment, nous fîmes demi-tour (ma femme avait déjà visité le lieu quelque temps auparavant avec sa mère).

Je sais que cette exposition de la collection Brukenthal vaut le détour, il suffit de lire les articles ici ou là.

Même accrochés à des murs qui ne connaîtront jamais le petit marteau de Nicolas Sarkozy, ces tableaux montrent la profondeur ou le clair-obscur de l’éclairage qu’ont rendu avec minutie les « primitifs flamands » (bonjour Lévi-Strauss !) pour leurs portraits, paysages, scènes de genre.

J’utilise ici une sorte de « méthode Bayard ».

Les personnages saisis par le pinceau sont étrangement ressemblants, même si l’on n’a pas connu les modèles : comme des photos d’outre-tombe qui auraient gardé leur fraîcheur totalement intacte (le papier photo jaunit parfois).

Il ne leur manque que la parole ! Pourquoi celle-ci n’a-t-elle pas été enregistrée en même temps ? Pourquoi les tableaux sont-ils toujours muets ?

Sur le boulevard, la politique reprend ses droits : les visiteurs ont-ils seulement vu les signes qu’elle nous lance ?

brukenthal2_dh.1257753035.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

En revenant de l’escapade, je retrouve, au-dessus du piano, le singulier portrait à la bague figurant sur l’affiche.

C’est la couverture du catalogue de l’exposition.

Je m’assieds devant le clavier (il lui manque une barre d’espacement, en bas des verticales noires et blanches, pour marquer différemment les pauses).

En improvisant, la figure sévère semble s’animer et examiner l’amateur de biais.

Les yeux de L’Homme au chaperon bleu (Jan Van Eyck, vers 1430) bougent légèrement. Je suis transporté alors au quinzième siècle par la magie des touches.

brukenthal3_dh.1257762102.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

André Breton a tourné la page du Musée des Lettres et Manuscrits

Danton (son nom rimait avec Breton) indiquait lui-même une mauvaise direction mais je ne ne l’ai pas suivie : j’ai traversé le boulevard Saint-Germain, j’ai pris la rue Dauphine et je savais qu’il fallait bifurquer ensuite à gauche, rue de Nesle (6e), et passer sous le porche du numéro 8.

mlm1_dh.1256802837.jpg(Photos : cliquer pour agrandir.)

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Là se dissimulait jusqu’à hier le Musée des Lettres et Manuscrits (MLM), après six ans d’existence ; car ce lieu adorable, dans cette rue minuscule, est désormais fermé et va déménager pour s’agrandir : ouverture prévue début mars 2010.

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C’est l’auteur de Poisson soluble qui a tourné la page du Musée des Lettres et Manuscrits : la tour de Nesle devait lui rappeler des souvenirs et l’exposition André Breton : d’un manifeste à l’autre – la dernière organisée ici – semblait tout à fait adaptée à l’événement.

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Fabrice Pascaud m’avait informé de cet événement, les jours passaient, le clair de terre s’assombrissait, il était temps de relire l’écriture ardente du poète pour chasser les miasmes politiques du présent.

Car, parmi d’autres documents tous plus émouvants les uns que les autres, les deux Manifestes du surréalisme sont là, présentés pour la première fois ensemble, sous vitrines, écrits de la main même d’André Breton : celui de 1924 (que l’on a pu voir en 2002 au Centre Pompidou), et celui d’octobre 1929, seize pages (jamais exposé depuis 1956) : quatre-vingts ans pile, et quelle jeunesse !

second-manifeste_mlm.1256806094.jpg(Cliquer pour agrandir. Coll. Privée / Musée des Lettres et Manuscrits. Remerciements à Gaëlle Cueff.)

Cet ensemble rare montre la puissance de la réflexion, l’exigence intellectuelle, le désir irrépressible à l’oeuvre de ce qui allait devenir le mouvement lancé par André Breton, avec une ligne inflexible malgré les dissensions, querelles et affrontements idéologiques.

Juste avant de quitter l’exposition, je photographiai la vue intérieure qui donnait sur le passage pavé : plus jamais on ne viendrait donc ici pour une raison artistique (qui seraient les nouveaux occupants : des marchands de fringues ?).

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On irait alors vers ce que je me plaisais à appeler le boulevard Satin-Germain – personne n’avait, à l’époque surréaliste, songé à le qualifier ainsi ? – jusqu’au numéro 222.

Là, assez logiquement, l’immeuble prévu comme nouveau siège du MLM abrite à son rez-de-chaussée une marque célèbre dans le domaine de l’acoustique. Penser à acheter le livre de Sébastien Arfouilloux, Que la nuit tombe sur l’orchestre (Fayard, septembre 2009).

222-bd-st-germain_gm.1256804354.jpg(Photo Google Map.)

Mais « un point sublime » demeurait, rien n’était donc perdu : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire,le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point. » (André Breton, Second Manifeste du surréalisme).

Dehors, la vie quotidienne reprenait ses droits et la poésie montrait timidement le bout de la figure.

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mlm11_dh.1256804911.jpg (Photos : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Max Ernst est-il vraiment sérieux ?

« Par toutes ses vannes, un jour l’émotion est rentrée à flots, comme l’eau que Max Ernst avait tenté de conjurer naguère, au cours d’Une Semaine de bonté. Elle l’a saisi comme un grand tournesol pour le porter du fond des caves au plus haut sommet de l’être même : l’histoire d’un homme. Prenez garde : ici le torrent roule des détails autobiographiques, on a la faiblesse d’y tenir comme à la prunelle de ses yeux. Le poteau totémique continue à regarder la mer. Le cheval mâle observe avec tendresse et terreur l’hippocampe femelle. – L’amour est toujours devant vous. Aimez. (Septième, et, à ce jour, dernier commandement.) »

André Breton, Le Surréalisme et la Peinture (Gallimard, 1965, page 165).

max1_dh.1252308642.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Il s’agissait de ne pas manquer l’exposition au musée d’Orsay puisqu’elle se terminait exactement hier dans une semaine (de bonté). Il est vrai qu’elle avait commencé dès le 13 juin et que la razzia sur le catalogue ou la moindre carte postale des collages originaux, jamais exposés dans leur intégralité depuis mars 1936 à Madrid, avait eu le temps de se déployer avec ses ailes d’écailles.

Arrivés à 9  h 15, ma fille et moi, nous voici déjà dans la cinquième ligne de la file d’attente (le bâtiment de la Légion d’Honneur attire moins les foules). Il est vrai que chaque premier dimanche du mois (nous nous en souviendrons seulement à la caisse), l’entrée des musées est gratuite.

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Une Semaine de bonté (184 collages, 1934) est une entreprise artistique qui entraîne l’esprit dans un labyrinthe noir et blanc, couleur de rêves et de cauchemars, et ne lâche pas le promeneur pendant son parcours, menotté par les yeux.

Max Ernst a été placé au niveau 2 du musée d’Orsay (il se mesure avec un niveau à bulle) : heureusement, les visiteurs, en masse, se dirigent vers Courbet et les impressionnistes. Nous ne serons jamais plus de cinq ou six… ou sept dans les cinq salles, aux portes et aux murs peints en violet, vert, rouge, bleu, jaune, correspondant aux différents cahiers du livre.

max3_dh.1252308564.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

La semaine, cela tombe bien, commence le dimanche, pour Max Ernst : La boue et Le Lion de Belfort, homme affublé de la tête de la sculpture de Bartholdi, sadique en action, mystérieux en faction. L’image N°3 le représente avec l’anneau dans le nez et une femme stationnant en l’air, enchaînée. L’image N°28 montre une scène de torture : une femme attachée à laquelle le personnage léonin chatouille la plante des pieds.

Le lundi, l’eau monte dans les appartements, elle en devient l’élément dominant, bouleversant l’ordre des choses. La femme avec tête de coquillage (image N°4) ressort sur le mur… couleur aquatique. Un peu plus loin est diffusé un extrait (Desire) du film Dreams that money can buy, de 1947 : ses couleurs tranchent comme le sang sur un couteau de boucher avec le bichromatisme des gravures empruntées à des livres de littérature populaire.

Le mardi, nous sommes dans La cour du dragon, animal monstrueux qui hante chaque illustration : les personnages (souvent des femmes) sont horrifiés par son intrusion dans leurs chambres ou salons, ils portent pourtant eux-mêmes, parfois, des ailes de chauve-souris. Sur l’image N°11, et sur d’autres de cette série, la reproduction de la scène en train de se dérouler figure sur un tableau accroché au mur. Ainsi, l’image est-elle commentée, démultipliée, renvoyée comme dans un miroir un peu fêlé ou tavelé. Le tableau enchâssé dans le tableau est descriptif, focalisé parfois sur un détail, ou étonnamment prédictif de la suite qui viendra sans coup férir.

Deux livres épais sont exposés sous vitrine : Les Mémoires de M. Claude – et non Madame – et Les Damnés de Paris : leurs gravures sont celles-là même qui ont servi à Max Ernst comme base, comme surface et morceau de papier où « coller » d’autres découpages soigneusement opérés. La remise en perspective dans le « roman-collage » surréaliste est ici de toute beauté.

max4_dh.1252308988.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Le mercredi s’attaque à Œdipe, roi d’un jour, tête d’oiseau et non de linotte. L’image N°25 poignarde, de manière célèbre, le pied d’une femme nue, abandonnée.

Les trois derniers jours de la semaine (du jeudi au samedi) sont regroupés dans le cinquième et dernier cahier. Le rire du coq (homme-gallinacée) montre l’autorité en marche. L’image N°8, ainsi, offre au spectateur la vue de deux femmes apeurées (l’une avec une tête de cygne derrière ses cheveux), une bougie renversée gît sur le sol, et le coq, plus grand qu’elles, se dresse sur ses deux jambes dans le couloir. L’image N°16 a capté le mouvement de deux coqs dressant un drapeau que l’on devine tricolore, avec au premier plan une femme les seins nus (image de la République), la tête dissimulée sous un chiffon et, en arrière-plan, les tours de Notre-Dame de Paris.

Un ensemble de collages est baptisé La Clé des champs, titre dans le style d’André Breton : une femme nous présente sa tête de calamar et de coquillage (image N°1). Dans la partie La vue, l’image N°21 éclate littéralement : un visage irradie la nuit comme s’il était la lune.

Ne pas oublier qu’Une Semaine de bonté a été terminé en 1933 : le chaos, l’envahissement de l’eau (annonce des digues ouvertes aux Pays-Bas durant la seconde guerre mondiale ?), les tortures, la folie, les rêves de paix mordus par des nuisibles, les événements historiques sont là, en sous-texte (mais aucune légende… sauf celle de l’imagination) ou  sous-image. En 1935, André Breton écrivit Position politique du surréalisme (Bélibaste, 1970). L’art s’engageait et se réengageait alors.

Max Ernst est-il vraiment sérieux ? C’est un sorcier, un individu démoniaque qui invente ici une cérémonie secrète, à l’inquiétante étrangeté. Il ne reste désormais plus que six jours pour découvrir « en vrai » ce pandémonium, sorte de trouble clandestin à l’ordre public !

max5_dh.1252309671.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Camions de peinture

Après l’expo au Grand-Palais à Paris (terminée le 3 mai dernier), les tags sont toujours présents dans la rue. La récupération n’a pu être totale.

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(Photo : Paris, rue Bichat, 10e., 28 août.)

Pour faire plaisir à Christophe Borhen, voici quelques photos de « camions de peinture » prises à Paris hier et avant-hier. Je me demande d’ailleurs souvent pourquoi les voitures particulières échappent encore à ces illustrations sauvages : même si la tendance de la couleur automobile est au noir (surtout pour les 4 x 4), seuls les véhicules utilitaires semblent la cible des tagueurs.

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(Photo : Paris, avenue Richerand, 10e., 29 août.)

Il est vrai que la surface où inventer et bomber est alors plus grande, souvent blanche, et que le conducteur du véhicule ainsi ornementé n’en est pas forcément le propriétaire.

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(Photo : Paris, boulevard Magenta, 10e., 29 août.)

Pour découvrir d’autres signes ou signatures « muséifiés », on peut encore se rattraper à la Fondation Cartier (jusqu’au 27 novembre). Les tags sont-ils alors devenus une question de mode (le jaillissement brut collé sur cimaise) ? Mais rien n’est moins sûr, même si l’on en fait dorénavant des tonnes : la rage de l’expression ne supporte pas le bâillon.

tags4_dh.1251617720.jpg (Avenue Parmentier, 11e., 29 août. Cliquer sur les clichés pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Fillette dans l’air

Elle a été placée hors de portée d’un regard inattentif, elle surplombe l’édit parisien : ne pas confondre la grâce qu’elle propose avec la tentation de déposer des ordures à ses pieds.

Dans cette rue s’affiche soudain comme un peu de Balthus dans l’air. Un mur, l’air enfantin, se mutine. Les nettoyeurs municipaux doivent maintenant relever des défis de plus en plus hauts.

L’amateur d’art prévoit sans doute, lui, une échelle, c’est sa semaine de bonté.

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(Paris, rue A. Groussier, 10e, le 7 juillet. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann