Art enfantin comme un fil de fer de Calder en piste dans son cirque

Il faut y aller en fin de journée, beaucoup moins de monde, on est presque entre soi, et la petite exposition (par sa surface, répartie sur deux niveaux) est alors un labyrinthe ludique, clair, enjoué, qui nous ramène à l’enfance, à l’époque où l’interdit est dépassé par le jeu, où la spontanéité prime sur le calcul, où la vie est donnée comme un cadeau éternel.

Les années parisiennes (1926-1933) de Calder, présentées au Centre Pompidou jusqu’au 20 juillet, apparaissent extraordinaires car la créativité y est à l’œuvre de manière brute (pas brutale) : inventer avec des bouts de ficelles, des fils de fer, tout un univers de personnages, de jouets, d’animaux, d’écuyères, utiliser la matière de « récupération » (rubans, tissus, bouchons, mécanismes, ressorts, moteurs…) pour animer, faire bouger – vivre, en somme – des figurines, des figures, des portraits, et d’une manière aussi douce, riante, ludique, amusante, explosante d’inattendu et d’imprévu, de bal d’hasard. Joséphine Baker chante dans un petit film, écran sur un mur, J’ai deux amours, Barack Obama a dû la voir aussi.

Le Cirque de Calder, réalisé entre 1926 et 1931 (avec le film de Jean Painlevé projeté intégralement et le DVD en vente à la sortie de l’expo), joue l’enchantement des sensations soudain retrouvées, avec sa musique toujours un peu militaire, des chapiteaux Pinder, Medrano, des frères Fratellini (sans doute des cousins de Fellini), de cet espace merveilleux qui survit toujours, increvable, comme le Cirque d’Hiver de la rue Amelot à Paris, de l’odeur de sciure et de crottin de cheval, des équilibristes et des trapézistes sans autre peur que de gâcher le spectacle et les âmes d’enfants, des clowns blancs, de l’éléphant dans la trompe duquel l’agitateur  souffle pour le faire boire, et plus loin de l’aquarium magique…

Les têtes de Calder en fil de fer (le nom de l’artiste rime avec son matériau chéri) se reflètent sur les murs blancs, elles dessinent leur propre profil en double qu’un simple souffle d’air agite, plus loin un portrait à lunettes fait penser à Brecht, Kiki de Montparnasse est là aussi (1930), son nez insolent crève l’espace.

Les toiles de Calder sont « abstraites » mais non pesantes (on admire la Pomme de terre vénéneuse, deux Allemands disent évidemment devant elle : « Kartofeln ! »), la galerie 2 présente ses grandes compositions comme Requin et baleine (vers 1933) ou l’incroyable composition cinétique et sonore Small Sphere and Heavy Sphere (1932-1933), influencée par Edgar Varèse.

Mobiles, jouets (certains adultes ont encore des Dinky Toys dans la tête), objets aux mécanismes improbables, un Teckel souffrant d’élongation par ici, un Singe malicieux par là, le mouvement se prouve en fonctionnant…

Calder est resté un « grand enfant », comme l’on dit facilement ; mais l’artiste n’a pas d’âge, il est minuit docteur Schweitzer, c’est l’heure de philosopher – de maintenir les paupières ouvertes avec des bouts d’allumette : à enflammer au moment précis de la création.

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(Photo : piazza Beaubourg, hier. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

J’avais rendez-vous avec Giorgio de Chirico

En fait, c’est lui qui m’a appelé sur mon téléphone portable : l’expo devait se terminer le 24 mai à Paris, il était temps que je la visite (on était déjà le 22) et que je le rencontre.

Pour le moment (comme celui indiqué dans le tableau L’Enigme de l’heure, 1911), je remontai l’avenue du Président-Wilson (16e) et je m’avançai par curiosité sur cette passerelle qui surplombe une sorte de parking de luxe.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Devant l’entrée du musée, je l’ai reconnu tout de suite, il portait un costume gris comme ses cheveux, il gardait toujours sa mèche rebelle, comme on dit. Peut-être avait-il juste un peu forci par rapport à l’image que je m’étais faite de lui.

Dans les nombreux autoportraits que nous regarderions ensemble, incognito dans la déambulation clairsemée des visiteurs, je le retrouverais sans façon.

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Ce qui m’a plu finalement, au long de cette visite en compagnie de Chirico, ce sont ses commentaires amusés, ironiques, devant telle ou telle toile, et grâce à lui je pourrais ainsi m’abstenir d’écrire une sorte de compte rendu comme on a pu en lire des dizaines dans les journaux ou sur des blogs. Giorgio de Chirico utilisa d’ailleurs un pseudonyme en 1928 : Angelo Bardi.

chir3_dh.1243063701.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Il y a beaucoup de salles pour les œuvres de Chirico dans ce Musée d’Art moderne de la Ville de Paris : peut-être trop ? On a voulu faire une rétrospective complète de sa démarche (170 tableaux), et il faut longtemps se promener et s’arrêter puis repartir pour l’apprécier jusqu’au bout, on peut même profiter des explications d’une prof devant ses élèves légèrement dissipés.

Nous lisons cette phrase inscrite dans un mur : « Sur la terre, il y a bien plus d’énigmes dans l’ombre d’un homme qui marche au soleil que dans toutes les religions passées, présentes et futures. » (Manuscrit IV.)

   Oui, je le pense toujours. Regardez aujourd’hui, dehors, ce soleil, on se croirait comme dans mon tableau Place d’Italie, Le Grand Jeu (1968) !

   Mais on vous a reproché, là, après votre période « métaphysique », de retomber dans une sorte de clacissisme ou de recopier ce que vous aviez peint naguère…

   J’ai pris de la distance (un peintre mesure avec son crayon), je me suis amusé, même André Breton a dû le comprendre. Et Andy Warhol a aimé ma période Replay.

   Pourquoi autant d’autoportraits ?

   Mais, regardez : dans Portrait de l’artiste avec sa mère (1919), je suis en retrait, comme dans l’ombre et pourtant éclairé par le rayonnement maternel ! Si vous alignez les toiles où je me suis représenté, ce sont comme des photomatons (les surréalistes les adoraient, et faisaient les fous dans les cabines de l’époque) : 1922-1923 (Autoportrait avec le buste d’Euripide), encore 1923, 1924, 1925, 1930 (Le Peintre paysagiste), 1935 (Autoportrait au chevalet), 1940, 1947-1948 (Autoportrait en peintre), 1955 (avec mon double en reflet dans le tableau)…

   Voyez dans cette vitrine votre célèbre portrait de Guillaume Apollinaire (1914) qui illustre son livre intitulé Et mois (oui, avec un « s ») aussi je suis peintre, datant de la même année, aux Editions des Soirées de Paris.

  Il a été reproduit en noir et blanc, et donc on distingue mal la cible que j’avais peinte sur son profil et qui marque l’endroit exact où il sera blessé en 1916, pendant la guerre. Retournons voir l’original…

   Vous êtes agoraphobe ?

   Non, j’aime les espaces urbains comme les places désertes (j’ai adoré Turin), les gares (celle de Montparnasse et sa « mélancolie du départ », 1914), les ombres portées, exportées, démesurées, les horloges, les tours, L’Enigme des gratte-ciel (1960), les cheminées d’usines et puis l’individu comme une fourmi au milieu de tout ça, un passant, oui, exactement.

  Et ce tableau, là, Le Condotierre (1925) : encore de la prémonition ?

  Ne me dites pas qu’il vous fait penser à « Il Cavaliere », un de vos célèbres voisins transalpins et démagogue en chef !

–  Votre tableau Triangle métaphysique au gant (vers 1958) est en relief…

–  Oui, la métaphysique aussi, demandez à Kant.

  Les Muses inquiétantes vous ont poursuivi jusqu’en 1978 ?

  Difficile de s’en débarrasser : c’est comme la musique, une ritournelle, une obsession, il faudrait se mettre la tête dans un chaudron !

  Dans votre série des Bains mystérieux (1935), j’aime beaucoup La cabine à la porte rouge

  La peinture est liquide, c’est plus ou moins épais, vos artistes contemporains ont collé du sable sur les toiles (et sur l’étoile), un tableau peut être une plage ouverte sur l’océan, le Vieil océan…

  Encore une citation de vous, ici, à la fin du parcours : « La vie ne serait-elle qu’un immense mensonge ? Ne serait-elle que l’ombre d’un rêve fuyant ? Ne serait-elle que l’écho des coups mystérieux frappés là-bas contre les rochers de la montagne dont personne paraît-il  n’a vu le versant opposé. » (Manuscrit. Archives de la Fondation G. et I. de Chirico.)

  Si nous sortions ?

  Je vous suis.

Notre visite – notre rencontre – était maintenant presque terminée. Nous nous sommes retrouvés dehors, éblouis par la lumière du jour.

chir4_dh.1243064251.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Plus loin, à côté de la station de métro, nous nous assîmes à la terrasse bondée d’un café, il y avait juste un guéridon de libre avec deux chaises cannées. Les femmes étaient bras nus.

Sous le pont d’Iéna coule la Seine.

chir5_dh.1243064332.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Bébés-dinosaures à Lille

La ville, dont le maire est grand amateur de hip-hop et de Julien Clerc, chapeaute l’exposition Lille 3000 – Europe XXL (sic), du 14 mars au 12 juillet. Samedi dernier, on a pu constater, depuis l’ancienne gare et le long de la rue Faidherbe, que l’art était accessible au passant.

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(Photos : cliquer pour agrandir.)

Ainsi, la foule ébaubie défile devant ces bébés-dinosaures, œuvres du collectif russe AES + F (art essentiellement stalinien + futuriste ?), qui encombrent légèrement, il faut le reconnaître, les trottoirs et la vue.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Mais la mode est là : remplissons les rues – en 2007, ce furent ici des statues d’éléphants indiens – comme Botero « installa » ses gros personnages sur les Champs-Elysées à Paris ; ainsi, l’art va au peuple et non l’inverse.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Après tout, il est normal que la science-fiction soit présente dès aujourd’hui dans l’environnement urbain : et l’hybridation, la transformation, du bébé en animal (ou l’inverse) est sans doute une avancée biologique. Une fois encore, George Orwell avait tout prévu.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

La fête doit, en tout état de cause, battre son plein (attention quand même aux rassemblements guettés par la grippe porcine) :  les cœurs sont à l’unisson, Lille a déjà été capitale de la culture européenne en 2004 et l’horizon de l’an 3000 ne saurait être que l’image d’un avenir radieux dans le ciel apparemment immobile.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Robert Frank et Sophie Ristelhueber, appareil photo dans la paume

De République à Concorde, c’est direct (juste un changement de wagon pour filmer un musicien), salut les autocollants débiles de la RATP !

Et puis c’est la sortie sur la grand-place, des Japonais prennent des photos : l’exposition n’est donc pas loin, le bâtiment se laisse voir en contre-plongée, heureusement l’horrible Grande roue marchande du temps a disparu, l’Obélisque, elle, le défie avec superbe.

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(Photos : cliquer pour agrandir.)

J’aime ce nom de Jeu de Paume, on imagine que c’est elle qui recueille l’appareil photo de Robert Frank et de Sophie Ristelhueber.

Ils ont été réunis au même endroit et pour la même durée : le premier au rez-de-chaussée (il est né en 1924 à Zurich), la seconde au premier étage. Et cette séparation leur va bien puisque les vues aériennes de Sophie Ristelhueber sont un ciel de lit, bien peu pacifique, pour les clichés américains et parisiens de Robert Frank.

Peut-être dialoguent-ils ainsi à travers le plafond ? Comme les visiteurs, ils ont le regard bombardé.

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(Photos : cliquer pour agrandir.)

Autant il n’avait pas fallu subir une longue file d’attente dehors, vers 16 h 30, autant la procession se retrouve dès l’entrée dans les salles où sont exposées les photos et projetés deux films de Robert Frank.

Un moment, en suivant le parcours obligé, tout le monde dans le même sens, avec station rapide devant chaque photo, j’ai pensé aux pélerins autour de la Kaaba.

Mais ici, rien de mystique : seulement le mythique de l’Amérique (le livre Les Américains paru en 1958 chez Delpire, est le résultat d’un choix parmi environ 28 000 photos prises entre avril 1955 et juin 1956, à New York puis sur la côte Ouest).

La série intégrale des photos, dans l’ordre processionnel, uniquement du noir et blanc (Black & White only), leur contraste toujours antagoniste, seulement l’impact des visages anonymes (qui ressemblent à des vedettes de cinéma) et des voitures américaines immenses aux formes sensuelles (difficile de faire pareil avec une Clio Renault !), l’une avec l’inscription culpabilisante « Christ died for our sins »…

Le fameux bus de la discrimination est là, mais aussi ce type au chapeau de Texan, profil à la Sean Penn, ces juke-boxes, cette route rectiligne à la perspective infinie comme sa mise au point, ce bar où sont accoudés un si grand nombre de paumés ou de « loosers », cette serveuse comme évadée dans le passé d’un film des frères Coen…

A Las Vegas, les tables de jeu, les femmes à jouer, des têtes à lunettes noires comme des mafieux (il manque un autre Franck : Sinatra), des hommes à chapeaux en conciliabules style Dallas, un corbillard…

Robert Frank fait dans le détail : il perce les visages (comme Sophie Ristelhueber s’intéresse aux scarifications), il les présente tels quels avec leur solipsisme instantané. A Los Angeles, le passant suit la flèche…

A Hollywood, cette blonde est floue (peut-être une erreur juste avant de déclencher ?), les gens en arrière-plan sont nets : mais elle demeure ainsi comme une apparition, elle est hors de la scène qu’elle sublime par sa présence intouchable.

Une autre femme est prise (en photo) de profil, elle offre cette beauté des starlettes qui jamais ne connaîtront la gloire, un peu comme une Marilyn Monroe à ses débuts.

Robert Frank saisit (sur) le vif de l’existence (on pense à Louons maintenant les grands hommes), l’environnement social et politique, la pauvreté, la richesse, le racisme, le bonheur : il dépeint objectivement et sans concessions l’état d’une société qui est parvenue aujourd’hui à élire Barack Obama.

Les deux films de Robert Frank (Pull my Daisy, 28 minutes, 1959, et la vidéo True Story, 26 minutes, 2004) peuvent se voir par intermittences, les salles minuscules sont bondées.

Et puis, flash-back : Robert Frank vient à Paris, lors de voyages en Europe (1949-1952), et il fait ses premières armes de photographe.

Les clichés de Paris se regardent après ceux de l’Amérique, ce n’est pas chronologique et c’est un peu décevant : atmosphère de brume et de brouillard (on ne voit pas le pont de Tolbiac), bouquets de fleurs, gens du peuple, un cycliste devant Notre-Dame, un cheval pendu à un croc.

Ici, Robert Frank photographie un peu comme Atget, une sorte de recensement mélancolique de la capitale, petits métiers en voie de disparition, début de la pub teasing (« La neige est blanche ? »), des baraques et roulottes foraines (« Le mur de la mort »). Il ne s’approche pas encore si près des visages.

Quand on revient du circuit des salles, on passe à nouveau devant les photos américaines qui, décidément, smashent l’œil du spectateur et lui insufflent des idées noires ou blanches sur un pays à la fois si lointain et si proche.

Juste à l’étage au-dessus, c’est la guerre, c’était Beyrouth (en 1984), ses immeubles éventrés, ses gravats, ses trous béants et hurlants, cette enseigne Mobil transpercée par les balles comme une passoire en l’air, ces ruines encore debout (les os des maisons).

Sophie Ristelhueber (elle est née en 1949 à Paris) a choisi le noir et blanc pour Beyrouth.

Après Vulaines (1989), réflexion sur le passé et l’enfance, la photographe crée sa grande série Fait, 1992 (71 tirages argentiques couleur et noir et blanc, 100 x 127 x 5 cm chacun) sur la guerre du Golfe (1991).

Ici ce sont des photos aériennes de chars écrasés dans le désert, des tranchées creusées dans le sable, dérisoires vues d’avion, et puis le sol criblé d’obus, piqueté de milliers d’impacts. L’étendue jaune et ocre labourée par le fer (il n’y a pas d’immeubles, le sol est meuble). Pas de trace humaine, tout a été pulvérisé.

Partie en Yougloslavie avec Jean Rolin en 1991, Sophie Ristelhueber ne prend pas de photos mais, dans un hôpital parisien, deux ans plus tard, elle capte les sutures sur les corps (tirage immense de cette femme au dos recousu), traces, fil et plaies de la terreur endurée, Every One, 1994.

D’autres photos, des vidéos qui les filment (l’admirable Fatigues, 5 minutes 44, 2008), une bande son d’un peu plus d’une minute comme une psalmodie coranique en boucle, l’enregistrement de la litanie énoncée volontairement par un crieur de vente aux enchères américaines (serait-ce une allusion à la voix de Robert Frank ?), et la grande photo finale découpée donnant ouverture sur l’extérieur du Jeu de Paume.

Images brutes de violence faite aux êtres et aux choses, massacre humain, minéral, végétal, et douceur des souvenirs, vêtements d’enfance, comme une impossibilité définitive.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Jacques Prévert au diable vaurouge

Cette exposition gratuite à l’Hôtel de ville de Paris (Bertrand Delanoë se préoccupe du pouvoir d’achat) a duré plus de quatre mois, du 24 octobre 2008 au 28 février 2009 : et il a fallu que j’attende le dernier jour pour aller voir à quelle sauce on allait mitonner un poète célèbre !

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Baptisée Jacques Prévert, Paris la belle, en référence à un court-métrage que réalisa son frère en 1960, la manifestation a drainé des milliers de visiteurs :  quand j’ai essayé, mercredi dernier, d’y accéder, une file d’attente d’au moins une heure et demie m’en a dissuadé. Il faut dire que, hier matin, la succession était déjà annoncée.

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(Photos : 25 et 28 février 2009. Cliquer pour agrandir.)

Evidemment, Jacques Prévert est passé de mode et on le considère comme un poète à l’eau de rose, auteur de récitations pour enfants, parolier d’Yves Montand pour Les Feuilles mortes (1946) qui se ramassent à la pelle.

Pourtant, la mise en scène à l’Hôtel de ville (conçue par Eugénie Bachelot-Prévert, sa petite fille, pas la ministre, et N. T. Binh) remet en perspective politique l’art de Jacques Prévert qui rencontra les surréalistes, et fit partie du groupe Octobre. Jamais son esprit contestataire, son humour et son œil critique n’abdiquèrent devant l’insulte de certains jours.

prevert4_dh.1235900481.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Au fil du parcours proposé chronologiquement, soigneusement balisé, mais qui manque sans doute de l’atmosphère réelle des rues et des bistrot parisiens, Jacques Prévert (1900-1977) apparaît sous toutes ses facettes. Inventeur multiple, « touche-à-tout » formidable (l’intérêt pour des arts différents lui est souvent reproché au lieu du cantonnement obligé à une seule discipline) : poésie, théâtre, cinéma, chansons, photographie, peintures et collages…, la palette est large et brillante.

prevert5_dh.1235900651.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Certes, Jacques Prévert a signé le fameux texte collectif Un Cadavre (15 janvier 1930), dirigé contre André Breton, dont un exemplaire original est visible ici, avec la photo du « pape » du surréalisme, la tête surmontée d’une couronne d’épines : mais sa contribution, intitulée Cet Homme est mort, montre que le style était aussi flamboyant dans la polémique que l’invention quotidienne à l’époque ! Prévert se réconcilia plus tard avec Breton : la rancune avait été jetée à la Seine.

Durant la période à laquelle il participa au groupe Octobre (1932-1936), Jacques Prévert s’engagea dans l’agit-prop. J’ai recopié dans mon carnet (ce n’est pas encore interdit) le poème suivant, affiché sur un mur :

« Citroën, Citroën
C’est le nom d’un petit homme
Qui ne connaît qu’une seule chanson
Toujours la même…
Bénéfice net…
Millions, millions…
Un ouvrier c’est comme un vieux pneu…
Quand il y en a un qui crève on ne l’entend pas crever.
Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniche
Ceux-là gardent encore une machoire de loup
Pour mordre
Pour se défendre
Pour attaquer
Pour faire la grève,
La grève, la grève
VIVE LA GRÈVE
»

(Citroën, 1933)

prevert6_dh.1235901152.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dans un document vidéo (ils abondent ici, comme les films de Marcel Carné diffusés dans des petites salles de cinéma pour vingt personnes), on peut découvrir une des premières toiles d’Yves Tanguy, peinte le lendemain d’une virée nocturne avec Prévert et Marcel Duhamel, beauté visionnaire de la prison sinistre : Rue de la Santé (1925).

Autres citations de Prévert relevées dans la dernière salle avant de grimper à l’étage des Peintures et collages :

« Boulevard Saint-Michel
Paradis pavé et dépavé de bonnes intentions
»

(Mai 68)

prevert7_dh.1235901505.jpg(Photo prise le 25 février, Paris, près du pont Louis-Philippe, 3e. Cliquer pour agrandir.)

« Le fou, on lui dit qu’il est un déserteur de l’armée des idées. Moi, j’ai de la chance, je ne suis qu’un insoumis. »

(Hebdromadaires, 1972)

J’admire le collage « animé » (une petite fille aux bras et jambes articulés) sur un exemplaire de l’édition originale de « Spectacle »  (1951), avec cette couverture rouge, réalisée par le démon Prévert  – le diable vaurouge – toujours souriant, la cigarette à la bouche.

prevert7bis_dh.1235902041.jpg (Photo prise le 25 février, Paris, bord de Seine. Cliquer pour agrandir.)

Ou bien la fameuse photo de Robert Doisneau (1955), cadrant en contre-plongée la tête du poète masquant le « O » de l’enseigne du magasin Mérode, Paris, 14e.

Et ce texte : Etranges étrangers, dans le recueil La Pluie et le beau temps (1955) : Eric Besson n’a pas dû avoir le temps ni l’envie de venir atterrir sur cette piste.

prevert8_dh.1235902205.jpg(Photo prise le 25 février, Paris, rue du Pont Louis-Philippe, 4e. Cliquer pour agrandir.)

Et le manuscrit de cette Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France (1931), toujours actuelle.

Et cette magnifique photo de Wols (vers 1933, affiche de l’exposition), portrait de Jacques Prévert avec sa femme Jacqueline Laurent, la tête à l’envers.

Et tous ces dialogues de films, et ces chansons rebattues, et Juliette Gréco, et que rebattent les tambours…

Et ce collage si beau : Homme, femme et enfant sur une photo de Brassaï » (non daté), ou celui-ci : Opération du Saint-Esprit  avec photo de Paul VI (1970), ou ce portrait de Prévert par Picasso (fusain, le 25.9.56), et tant d’autres…

Oui, Prévert est quand même toujours là. Penser à ouvrir de temps en temps les yeux.

prevert9_dh.1235902587.jpg(Photo prise le 28 février, Paris, rue de Turbigo, 3e. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Musée fascinant et sans guillemets

D’abord, l’avantage du lieu c’est que la file d’attente des visiteurs ne dépasse pas vingt mètres de long, il est vrai que l’on était dimanche après-midi, le soleil clignait de l’oeil et les Parisiens étaient sans doute partis en vacances ou à la campagne.

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Le cavalier caracolant immobile au milieu de la place d’Iéna nous surveille durant quelques minutes. Un employé vient même demander si quelqu’un possède un coupe-file : est-ce bien la peine ? La sortie du métro paraît toute pimpante (et sur cette ligne, pas d’autocollants en rond comme sur la 13).

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Une fois passé le portique détecteur d’objets métalliques, sculpture qui n’existait pas lors de visites précédentes, c’est la grande salle d’art Khmer qui donne la dimension architecturale du bâtiment : le Musée national des Arts asiatiques.

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A l’intérieur, quelques tons de gris, puis le blanc domine mais la volute de l’escalier, d’une élégance rarement atteinte, nous emmène tout de suite vers les étages (le quatrième était fermé le jour du Seigneur), où l’immensité des salles qui rayonnent, à tous les sens du terme, autour de la base du rez-de-chaussée, se mêle à un sentiment de flottement bienheureux :  calme, luxe et sérénité.

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(Le boddhisattva Avalokitesvara, Guanyin, aux mille bras et mille yeux, Chine, Cinq dynasties, 907-960. Cliquer pour agrandir.)

Ici, l’on devient forcément zen, les peintures, lithographies, sculptures, masques, bijoux, vêtements, sabres… finissent pas se superposer (nous sommes dans les étages), tous ces personnages viennent à notre rencontre, ils nous donnent leur passé comme un présent, et voici leurs origines (combien d’immigrés !) : Inde, Asie du sud-est, Chine, Corée, Japon, Pakistan, Afghanistan, Népal, Tibet…

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(Masques Nô, démon Tobide, 1662, Hannya, fantôme vengeur de femme jalouse, XVIIIe siècle. Cliquer pour agrandir.)

Les œuvres exposées ne sont pas écrasées par des projecteurs électriques, et la cour en hauteur éclabousse de sa lumière naturelle les salles percées de fenêtres par lesquelles la perspective extérieure libère le carcan muséal trop souvent habituel.

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(Pagode Arita, époque d’Edo, XVIIIe-XIXe siècles, porcelaine décor en bleu de cobalt sous couverte.)

Ni sensation d’enfermement ni bousculade en cet espace où l’on respire librement : déplacement fluide, gardiens transparents, caméras réduites, visiteurs au compte-goutte : comme si avait été inventé le musée individuel !

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

La bibliothèque circulaire, magnifique, ressemble à une nouvelle de Jorge Luis Borges : des idées de film viennent aussitôt à la tête ; les livres innombrables (La Naissance d’Israël, La Vie de Jésus, etc.) n’ont rien des éditions de poche (certains mesurent environ 60 cm de haut), ils sont protégés derrière des grilles dont on se demande qui possède les clés ouvrant leurs petites serrures.

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Des cariatides (hommage anticipé à Agnès Varda ?) joliment dénudées tiennent leur rôle avec sérieux. Un couple de Japonais prend des photos, c’est donc que la permission est tacite ou l’interdit enfreint discrètement.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Emile Guimet (1836-1918) est représenté en pied sur un tableau à la sortie de la bibliothèque, nommée en son temps Rotonde des arts graphiques : il était naturel que l’industriel lyonnais s’intéresse également à la peinture ancienne sur soie.

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(Portrait en gros plan d’acteurs de kabuki, « Recueil des récits de vengeance », Toshusai Sharaku, 5e mois de 1794, époque d’Edo.) 

Sur Internet, il existe une visite virtuelle du musée : si la souris court trop vite, attention au tournis ; mais elle ne remplace pas la (re)découverte réelle de cet espace enchanteur, apaisant, silencieux et pour tout dire magique – pas d’interminables panneaux expliquant de A à Z l’historique des pays et de leurs arts ainsi rencontrés. Seules des étiquettes précises (ce sont des «cartels», dirait un amateur d’art éclairé) apportent les indications nécessaires : pays, artiste, date.

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(Joueuse de polo. Chine du Nord, dynastie Tang, première moitié du VIIIIe siècle. Cliquer pour agrandir.)

Oui, ici, sans battage médiatique et dans le secret de la beauté, le transport (au sens de méditation boudhique) est assuré par le grand véhicule architectural lui-même. Il est rare de pouvoir contempler et de se laisser absorber par une telle osmose esthétique et métaphysique entre les arts présentés et la manière sublime de les mettre en valeur.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Pour tout dire, ce musée demeure fascinant, et sans guillemets.

Dominique Hasselmann

François Bon refuse un dîner de charité à 900 euros

Invité par la ministre de la Culture et de la Communication en personne (elle s’appelle Christine Albanel), l’écrivain et éditeur François Bon a cru malin de donner publiquement une fin de non-recevoir au carton, pourtant soigneusement calligraphié, qu’il a récemment reçu, le conviant à un dîner, le 10 mars 2009, au Musée national d’art moderne du Centre Pompidou.

La raison de cette ire rabelaisienne, exprimée le 10 février sur son Tiers livre ? Le prix  qu’il aurait dû débourser (900 euros pour une « place individuelle », ou 9 000 euros pour une « table de dix personnes »), alors que cette somme entrait dans la catégorie des « dons défiscalisés » et que sa participation ne lui coûtait donc pratiquement rien.

« Costume sombre, robe de cocktail » ? François Bon n’avait-il pas au moins, dans sa garde-robe, la tunique qu’il utilise lors des cérémonies liturgiques auxquelles il participe régulièrement, à Bagnolet ou à Pantin ?

S’empiffrer dans les galeries mêmes du musée, tout en accomplissant un geste charitable : en quoi faudrait-il que cela relève du scrupule esthétique ? L’art ne mérite-t-il pas d’être célébré dignement, même lorsque « la crise du siècle », venue d’ailleurs, nous souffle un peu dans les cheveux ?

Quelle mesquinerie, ce refus ! Quel mépris, ce niet stalinien, pour une institution qui est pourtant garante, dans notre beau pays, du patrimoine culturel français (château de Versailles, tour Eiffel, égouts de Paris, etc.) et qui œuvre à plein temps (et non avec des intermittents du spectacle) pour le plus grand rayonnement des arts et des lettres !

La Légion d’honneur attribuée, entre autres, à Christian Clavier, Dany Boon, Zinedine Zidane, Didier Barbelivien, Michel Leeb, Arnaud Lagardère… n’est-elle pas le symbole, à elle seule, de cette reconnaissance que l’Etat sait porter aux acteurs, cinéastes, sportifs, baladins, amuseurs publics et capitaines d’industrie de notre temps ?

Certes, ce qui a dû choquer la forte tête de François Bon, c’est aussi cette mention manuscrite, calligraphiée comme à l’ancienne, de son nom : une application presque primaire dans l’ornementation des lettres, une arabesque au début, et puis cette évanescence de l’encre bleue… tout cela à l’ère du numérique ! Place de Valois, on ne possède donc pas d’ordinateurs ? On utilise un scribe recruté en Egypte, à Saqqara ?

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(Illustration extraite du site de François Bon.)

C’en était trop ! Christine Albanel, avec son Dîner de la société des Amis du Musée, au profit des collections du Musée national d’art moderne – Centre Pompidou, avait dépassé les bornes.

Pourtant, la pléiade des 102 personnalités faisant partie de cet aréopage recelait quelques noms qui sonnaient agréablement aux oreilles :  Monsieur Pierre Bergé, Comte et Comtesse Guy de Brantes, Princesse Jeanne-Marie de Broglie, Monsieur Guillaume Cerruti, Monsieur et Madame Daniel Guerlain, Monsieur et Madame Amaury-Muliez, Monsieur Louis Nègre, Comte Philippe de Nicolay et Madame Pia de Brantes, Monsieur et Madame Robert Peugeot, Madame Patrick Ricard, Maître François de Ricqlès, Baronne Philippine de Rothschild, Monsieur et Madame Bernard Ruiz-Picasso, Princesse Robin zu Sayn-Wittgenstein, Baron et Baronne Ernest-Antoine Sellière, Monsieur et Madame Jérôme Seydoux, Madame Diana Widmaier-Picasso, Baron Guy de Wouters…

Alors, pourquoi cet ostracisme ? Pourquoi ce déni culturel de la part d’un écrivain certes plus à l’écoute, récemment, des paroles et de la musique des Rolling Stones, de Bob Dylan, de Led Zeppelin et de Jimi Hendrix que de la litanie des chiffres du CAC 40 ?

Pourquoi ce refus de voir la réalité en face ? Le musée est un temple dans lequel l’Eternel est accroché aux cimaises, et les tableaux descendus des cieux en sont la représentation dans leur gloire immaculée. Il est tout à fait loisible de déglutir sous leur auréole.

Un athéisme barbare et, pour tout dire, répugnant, interdirait-il désormais de participer à une œuvre de bienfaisance ? Nos écrivains nationaux peuvent-ils se contenter de leurs productions « virtuelles » et ne plus daigner mettre les pieds dans les vrais espaces du savoir et de la culture ?

Le « haut-patron » de la grande sauterie du 10 mars, Nicolas Sarkozy, président de la République, sera donc informé, par le présent article, de l’inqualifiable « défection » de François Bon.

Et que l’on ne nous bassine pas à nouveau avec cette antienne :  il ne s’agit pas ici d’une soi-disant « délation », mais bien d’un simple et nécessaire « acte républicain ».

boules_dh.1234422172.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Signé : anonyme

Le Futurisme, demain, déjà derrière nous ?

«  Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste. »

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Cet extrait du « Manifeste du futurisme », publié le 20 février 1909 en première page du Figaro (il aurait changé depuis ?) marque l’une des raisons d’existence de l’exposition qui a lieu encore pour… un jour, ce lundi, au Centre Pompidou : célébration, certes un peu en avance, du centenaire d’« une avant-garde explosive à Paris ».

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Dans Le Monde du 17 octobre 2008, un article « révolutionnaire » (date oblige) critiquait violemment cette manifestation en concluant : « A Pompidou (sic), futurisme rime avec simplisme. » Le nom de l’auteur de l’article ne figure plus en bas de son
« papier » dans les archives du journal, mais c’est un spécialiste ; on ignore s’il a ainsi dissuadé nombre de visiteurs d’aller voir quelques œuvres de la période de référence qui, hier encore, brillaient de leurs feux mal éteints.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Car si la partie « cubiste » de l’exposition est un peu lourde, certes, l’ensemble donne un aperçu tonique de l’ambition de Filippo Tommaso Marinetti et de ses fidèles conjurés (il n’y avait pas encore de fichier informatique genre STIC à l’époque). Peinture, cinéma, littérature, musique…, c’est un feu d’artifice(s) de proclamations incendiaires (jusqu’à l’éloge de la guerre ou au mépris de la femme affichés), d’odes à la vitesse (Paul Virilio est-il notre futuriste du XXIe siècle ?), au mouvement, à l’éclair de couleur, à la « table rase » qui sera ensuite celle du dadaïsme puis de la longue houle du surréalisme.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Umberto Boccioni (Etats d’âme, Le Forze di una strada, 1911), Carlo Carrà (Ritratto del poeta Marinetti, 1910), Gino Severini (Nature morte au journal Lacerba, 1913), Giacomo Balla, Luigi Russolo… on n’en finirait pas de les citer tous, voir la présentation de Didier Ottinger, dans le « parcours » de l’exposition proposé en vidéo.
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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Ce qui est intéressant aussi, c’est de découvrir les influences ou ramifications du mouvement futuriste (comment l’appeler autrement ?) en France avec Felix del Marle (Manifeste futuriste à Montmartre, 1913), Sonia Delaunay (La Prose du transsibérien et la petite Jehanne de France, 1913), en Angleterre avec CRW Newinson (Returning to the Trenches, 1914-1915) et en Russie avec la percutante Nathalie Gontcharova (La Lampe électrique, Le Cycliste, 1913) – ce dernier à rapprocher de celui de Jean Metzinger, 1912 !

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Luigi Russolo écrivit (L’Art des bruits, Manifeste futuriste, 11.3.1913) : « La musique doit produire des sons-bruits qui permettent d’éprouver infiniment plus de plaisir à combiner idéalement les bruits de tramways, d’autos, de voitures et des foules criardes qu’à écouter, par exemple, l’Héroïque ou la Pastorale. »

Dans un CD consacré à « Dada et la musique » (Centre Pompidou, 2005, muza.fr), le nom de Marinetti figure dans la liste des œuvres (Battaglia & Dune) : un programme en termes de tempête.

Ouvrons alors nos oreilles (et nos yeux) !

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(De gauche à droite : Luigi Russolo, Carlo Carrà, Filippo Tommaso Marinetti, Umberto Boccioni, Gino Severini. Photo prise à la sortie de l’exposition. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

André Breton a-t-il dit place

Juste au point de rencontre de la rue Fontaine et de la rue de Douai (9e), un triangle de bitume, resté libre devant un Bar & Club, a été magiquement (re)baptisé hier matin « Place André Breton ».

ab1_dh.1232184329.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

On ne sait si le poète aurait apprécié cet hommage, comme de voir ensuite dévoilée une plaque, dans la rue et à côté de l’immeuble où il a habité : ce fut d’ailleurs la question que posa Christophe Girard, adjoint chargé de la Culture à la mairie de Paris, après le discours de Jacques Bravo (maire PS du 9e) et la belle harangue de Jean-Michel Goutier.

ab2_dh.1232184670.jpg (Aube Elléouët et Christophe Girard. Cliquer pour agrandir.)

ab3_dh.1232184985.jpg (Christophe Girard, Jean-Michel Goutier et Jacques Bravo. Cliquer pour agrandir.)

ab4_dh.1232185226.jpg (Au centre, Aube Elléouët avec, à sa droite, sa fille adoptive. Cliquer pour agrandir.)

Il serait trop facile de dire que cette manifestation revêtait un aspect « surréaliste » : mais Aube Elléouët, la fille d’André Breton (elle a quelque chose du port de tête de son père), était présente avec sa fille adoptive Oona, et estima même devant moi que la musique de Bizet (il vécut en face) diffusée pour l’occasion ne s’entendait pas assez…
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(Aube Elléouët.)

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ab8_dh.1232186083.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

La célèbre rue Fontaine, avec son « 42 », semble également en cours de ravalement nominatif : l’assistance s’y transporta ensuite pour que l’on y admire la plaque flambant neuf, apposée sur le mur, et soudain dévêtue de son court habit rouge et bleu.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)
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(Photo : cliquer pour agrandir.)

ab_dh12_dh.1232186572.jpg (Photo :  cliquer pour agrandir.)

La rue Fontaine reprenait son cours. Un peu plus bas, rue Duperré, des miracles étaient en préparation.

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(Photo : cliquer pour ouvrir.)

En 1969, Charles Duits écrivit André Breton a-t-il dit passe (Les Lettres Nouvelles). Peut-être s’était-il trompé d’un seul mot ?

(Remerciements à Fabrice Pascaud qui m’a informé de cette manifestation.)

Dominique Hasselmann

Démocratie gratuite pour les moins de 25 ans

L’annonce par le président de la République, le 13 janvier à Nîmes, de la gratuité d’accès aux musées et monuments de France pour les jeunes de moins de 25 ans (ainsi que pour les professeurs) est une avancée formidable.

Ainsi, le grand défenseur de la culture (son livre de chevet : La Princesse de Clèves), l’amateur d’art qui visita l’exposition Courbet pour méditer pendant de longues minutes devant L’Origine du monde, le mélomane averti (notamment dans le domaine de la variété française), l’admirateur et spécialiste de Kierkegaard, le cinéphile passionné, ami de Christian Clavier et de Marin Karmitz… a décidé de passer à la vitesse supérieure.

La crise doit nous rapprocher de la culture : cette dernière est son antidote. C’est ce que disait d’ailleurs Alain Badiou hier, dans une émission de France Culture consacrée au quarantième anniversaire de l’université de Vincennes-Paris VIII, cet ancien repaire de gauchistes.

Mais attention : pas n’importe quelle culture, pas celle réservée aux élites, aux intellectuels de gauche et ronchons professionnels ; non, celle ouverte au peuple qui vient faire la queue pour visiter l’Elysée, qui court au stade de France écouter Johnny Hallyday, qui préfère les grands films rigolos aux petits qui font mal à la tête.

Ainsi, la démocratie elle-même fera-t-elle l’objet, à compter du 4 avril, d’une immense exposition dans tout le pays.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Du Louvre au Grand-Palais, de la Piscine de Roubaix au musée de Lille, du Carré d’Art de Nîmes aux bases de sous-marins allemands reconverties, la démocratie, enfin dénudée et sans apprêts, sera visible – gratuitement pour les catégories de visiteurs définies par le chef de l’Etat – écoutable, palpable en tous lieux propices à son exposition.

Sous vitrines, sous « installations », l’irremplaçable démocratie va pouvoir ainsi dévoiler ses charmes inconnus, trop longtemps dissimulés, enfin rendus à leur magnétisme irrésistible.

Dans le domaine social, les anciennes « conquêtes » (semaine de 40 heures, retraite à 60 ans…) et autres « avantages acquis » seront présentés avec un historique et une large explication concernant leur désuétude.

Dans le domaine juridique, un mannequin de juge d’instruction rappellera combien cette fonction fut néfaste au « rendu » de la bonne justice qu’une parturiente récente devrait continuer à administrer. Un exemplaire du Code pénal sera mis sous cloche.

Dans le domaine parlementaire, le fonctionnement de l’Assemblée nationale (avec ses « amendements » ridicules) sera présenté à la manière d’une machine de Tinguely.

Dans le domaine des transports, la réforme du permis de conduire (non valable pour les incendiaires de voitures du 1er janvier) bénéficiera d’exposés itinérants effectués par le Premier ministre lui-même.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dans le domaine de l’immigration, Brice Hortefeux, bientôt sur le départ, a fait préparer un film-testament, qui sera diffusé sur tout le territoire national, glorifiant l’atteinte de ses objectifs, largement approuvés par la population française. Et même si, concernant Cesare Battisti, le Brésil est tranquillement démocratique.

Dans le domaine du travail, le Code du même nom sera exposé au Louvre, juste à côté de la pierre de Rosette.

Dans le domaine de la santé, Roselyne Bachelot-Narquin (si elle conserve ses horaires de garde) organisera des visites des services d’urgence et de leurs couloirs propres et dégagés de tous brancards occupés par des malades impatients.

Dans le domaine de la culture et de l’audiovisuel, des émissions de télévision, commençant à 19h.30, sont d’ores et déjà programmées afin d’offrir la plus large diffusion à cette grande opération qui s’apparente à des « portes ouvertes sur la démocratie ».

Dans le domaine du sport, un marathon gouvernemental sera organisé dans l’hexagone (tee-shirts NYPD, shorts et baskets Nike obligatoires pour toute l’équipe au pouvoir) afin de montrer l’exemple par la sueur.

Dans le domaine de l’Education nationale, un report de l’exposition en 2010 vient d’être annoncé.

Dans le domaine des Affaires étrangères, le ministre en charge portera la bonne parole (sans sa secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme mais en compagnie du boute-feu André Glucksmann), de ville en ville et de village en village.

Cependant, il serait fastidieux de passer en revue toutes les heureuses surprises que réservera cette exposition gratuite de la démocratie. La foule admirative viendra, se précipitera, s’engouffrera dans tous les musées qui la mettent en scène. Rassuré, le peuple saura enfin où elle niche réellement.

Car la démocratie est fragile : elle ne peut et ne doit s’exposer – avec tickets d’entrée gratuits que sous sa forme idéale : muséale.

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann