Kraus rôde

La ville se vide, la ville évide. Que la ville l’y pende !

Là, il était écrit quelque part que l’enseigne serait un jour désinstallée. Depuis l’arrivée du nouveau président de la République, il n’était plus nécessaire de recourir aux services d’une entreprise spécialisée dans le langage.

Pour que la bouche auguste affirme : « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit ! », il suffisait de laisser couler le naturel. Sans parler d’autres apostrophes piscicoles ou agricoles venues toutes spontanément dans l’exercice de la fonction.

Pourtant, Karl Kraus rôde et n’a sans doute pas dit son dernier mot, même s’il reste un farouche partisan de la main à la plume : « On ne peut dicter à une machine à écrire un aphorisme. Cela prendrait trop de temps. »

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dans le cadre de la rénovation urbaine et de la modernisation des quartiers plus ou moins laissés pour compte de la capitale, ce local, une fois remis à neuf, ravalé, lifté, lofté, deviendrait un magnifique magasin de fringues, voire un studio d’enregistrement.

Etait-ce un testament ? Sur le trottoir de la rue Bichat, devant l’entrée même de l’atelier, un bout de papier traînait.

En s’approchant de la feuille échouée là comme une mouette aplatie, on pouvait lire, imprimés en caractères de plomb, ces mots : « On doit à chaque fois écrire comme si l’on écrivait pour la première et la dernière fois. Dire autant de choses que si l’on faisait ses adieux, et les dire aussi bien que si l’on faisait ses débuts. »

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(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

8 commentaires sur “Kraus rôde

  1. Merci Chasse-clou, tant et tant merci
    pour l’aphorisme de Karl Kraus qui clôt votre billet.
    Le retranscrire, coller la languette de papier
    sur l’encadrement de mon écran.
    Et me le tenir pour dit,
    même si ce n’est qu’écrit.

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  2. absolue petite merveille, merci et pour le lien remue.net aussi (c’était avant que je fasse de remue une lecture régulière), belle suite dans les idées – et heureuse que la lumière soit revenue dans la chambre aux Mille et une nuits

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  3. Le président de la République a dit : « Quand (h) y a une grève en France, personne s’en aperçoit ». Et, il y a quelques mois : « Cass’ toi, pauv’ con ».

    Nuances…

    (le h entre parenthèses indique l’absence de liaison)

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  4. Le croisement (ahah) de l’abandon des villes (par les artisans) avec l’économie environnementale (plus on est loin du boulot, plus il faut de temps pour y aller, en revenir) : en voilà une illustration bien posée (« loftée » : très bien !!!). Et en même temps, merci en effet pour ce lien remue.net où magnifique, on retrouve ce qui réalise certainement la notoriété de la profession citée : « ne pas avoir d ‘idée et savoir les exprimer, c’est ce qui fait le journaliste ». En effet, dirait celui qui vient d’être foutu à la porte… et aussi celle qui le remplacera !

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  5. D.H. :

    Merci pour la piqûre de rappel, et au temps pour moi : s’il a bien dit, « quand y a un’ grève », en revanche il n’a pas omis la négation (« Personne NE s’en aperçoit »). On ne prête qu’aux riches.

    Quant à la formule du Salon, elle restera dans les mémoires au-delà d’un quinquennat, et elle risque de lui coûter une réélection. Ça ne me déplairait pas, pour vous dire le fond de ma pensée.

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  6. c’est bien parce que Kraus a fermé boutique et somnole sous le boisseau de la propagande que l’on peut nous parler de lien social sans que nous sachions au juste de quoi l’on veut nous parler.

    Je garde l’aphorisme pour le propager à l’envi.

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