Simone Veil et Michel Rocard : le feu et la glace aux pôles

On a rarement lu un article politique aussi flagorneur, démagogique et sans arguments que celui publié par Simone Veil et Michel Rocard dans Le Monde d’hier.

Sur le thème « Halte au feu ! », il s’agit ni plus ni moins d’affirmer que l’on fait beaucoup trop de barouf autour de « l’affaire Bettencourt » (jamais le nom d’Eric Woerth, mentionné partout, n’est écrit dans ce plaidoyer nunuche), alors que la raison voudrait que l’on se taise en ce moment au nom des valeurs sacrées de la République.

Le scandale vient donc de celui qui le révèle, non de celui qui tremperait dedans ! On savait Michel Rocard redevable auprès de Nicolas Sarkozy d’un certain nombre de missions – les pôles, la dette… – dont les rapports faramineux (payés combien ?) ont bouleversé notre conception de la place de la France dans le monde.

Mais l’on ne saurait imaginer que le grand galop lancé soudain au secours d’un membre du gouvernement, légèrement déstabilisé ces derniers temps alors qu’il aurait dû en priorité s’occuper des retraites, avant peut-être de la sienne qui pourrait survenir de manière anticipée, relève pour l’ancien Premier ministre « socialiste » de ces petits services.

Non, le couple Veil-Rocard se place sur le plan des grands principes (Le Club Vauban est une « coopérative de réflexion »…), celui de « l’éthique politique » : et même s’ils n’ont pas les mêmes convictions, ces penseurs sont tous favorables à « l’économie sociale de marché » (sic).

Quel doux nom aux oreilles des chômeurs faisant le pied de grue devant les agences de Pôle emploi : pas celui de l’Antarctique (merci à J.-P. C. pour le lien) ! 

nathalie-michel-le-point-06042009.1278223087.jpg (Photo Nathalie Michel, Le Point du 06.04.2009.)

Car il ne saurait s’agir alors de tomber dans « la broyeuxe populiste », celle qui risque de « démonétiser » (surtout de la part d’un ancien spécialiste du Budget) une parole politique « déjà suffisamment dévalorisée, diminuée, décriée ».

Allons, « Débattre est une chose, vouloir à tout prix abattre l’adversaire en est une autre », clament ici les deux avocats du statu quo : « attaquer ad hominem, harasser sans relâche, dénoncer sans preuves… », quelle infamie !

On se demande bien alors pourquoi François Baroin, ministre actuel du Budget, a lancé une enquête sur le dossier Bettencourt, et pourquoi le parquet de Nanterre entend diligenter une procédure pour blanchiment de fraude fiscale (la Suisse étant fort accueillante en l’espèce, si l’on peut dire) ?

Oui, il s’agit uniquement, de la part d’hommes politiques « de droite ou de gauche », de « porter atteinte à la dignité de la personne, porter un coup à la politique, à la République » ! Ne serait-on pas même arrivé, avec cette campagne de presse monstrueuse, au seuil de l’ « atteinte à la sûreté de l’Etat » ? Que fait le GIGN ?

« L’intempérance » et « la visée scénique » ne passeront pas !

Alors, il vaudrait mieux ne pas agiter ces eaux troubles : laissons fondre les icebergs. Le nouveau Titanic gouvernemental peut se frayer imperturbablement, avec la bénédiction de nos deux experts en stratégie poliorcétique, un chenal dans la mer glacée de l’indifférence souhaitable et nécessaire de « nos compatriotes ».

Dominique Hasselmann

Les Chasses du comte Zarko

Alors que dans sa lettre du 28 juin dernier adressée à François Fillon, Nicolas Sarkozy écrivait notamment : « J’ai aussi décidé de mettre un terme aux chasses présidentielles, qui seront remplacées par de simples battues de régulation, nécessaires aux équilibres naturels, et qui seront confiées à la gestion du ministre de l’Agriculture », il semble bien que la chasse à l’homme continue de plus belle, ainsi que l’observe Claude Guéant dans Le Figaro Magazine de ce jour.

Il fallait un gibier, et c’est moi qui ai été désigné. Les cors et trompes de chasse retentissent, l’hallali sonnera-t-il bientôt ? Ma tête ornera-t-elle alors, accrochée sous forme de trophée, l’un des murs de la grande salle du Château ?

J’ai revu récemment le célèbre film fantastique d’Ernest B. Shoedsack et Irving Pichel, Les Chasses du comte Zaroff  (1932) : que d’analogies et de ressemblances avec ma situation actuelle !

Lâché dans la nature médiatique hostile, avec au loin cette île d’Arros située aux Seychelles, et que je n’ai jamais connue autrement qu’en photo, voilà que je suis devenu la victime expiatoire d’une immense machination destinée à faire passer au second plan, pour les Français, la réforme nécessaire des retraites.

On attaque mon épouse, ma famille, mon honneur. Des enregistrements, sans doute trafiqués, sont reproduits dans la presse. Liliane Bettencourt semble prendre tout cela avec calme et résignation, mais je n’ai ni son âge ni sa philosophie. Je suis poursuivi par la meute, « jeté aux chiens », comme l’a dit le Premier ministre, et certains s’enhardissent maintenant à me mordre les mollets.

le-point_dh.1278134093.jpg(Photo : Paris, hier. Cliquer pour agrandir.)

J’en viens même à me demander, malgré les soutiens officiels qui me sont accordés, si je ne représente pas en réalité le martyr parfait, la solution idéale qui permettrait de crever l’abcès du bouclier fiscal, ce péché de jeunesse que nous traînons comme un boulet depuis mai 2007 quand Nicolas Sarkozy fut élu pour prendre les affaires du pays – oui, toutes les affaires ! – en main.

J’entends les sonneries déchirantes, je vois les grands équipages vêtus de rouge, couleur sang, avec leurs bombes et bottes noires, caracoler entre les arbres  et se rapprocher de moi impudemment. Dans la forêt de Chantilly, les taillis et futaies ne suffisent plus à me protéger de cette battue innommable : Les Chasses du comte Zarko seraient-elles dorénavant lancées, malgré lui, contre ma personne ?

Des amis qui me veulent du bien (il en reste une poignée) me disent que je délire, que mon imagination bat la campagne, que la folle du logis s’est installée chez moi…

Mais, soudain, voici que l’on sonne à la porte : Florence, peux-tu ouvrir ?

Quatre hommes habillés de blanc pénètrent dans l’appartement, m’attachent sur une civière avec des sangles de cuir et me portent par l’escalier jusque dans la rue. Une ambulance avec l’inscription « véhicule climatisé » stationne en bas, le moteur au ralenti, il est 6 heures du matin. Et puis elle démarre immédiatement, je suis allongé dans le sens de la marche et je peux distinguer, par le pare-brise avant, l’itinéraire que nous prenons dans Paris désert.

Au bout d’une demi-heure de trajet, j’aperçois le portail d’un bâtiment imposant. Voici donc la délivrance sur ordonnance. Enfin, je vais pouvoir me reposer, dormir, m’évader dans les limbes du grand sommeil, tout oublier : tout ceci n’était, bien sûr, qu’un mauvais rêve.

sainte-anne_dh.1278134339.jpg(Photo : Paris, 1er juillet. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

A Boulogne, Eric Woerth toujours bille en tête

Même sur un simple trottoir de la ville de Boulogne-Billancourt (92), « coachée » par Pierre-Christophe Baguet (député-maire UMP), il  nous poursuit, quand ce n’est pas la radio de la voiture qui nous relate les derniers épisodes du « feuilleton » de l’été, comme l’écrivait jeudi après-midi Le Monde en « une ».

bb1-dh.1278047734.jpg(Photos : Boulogne-Billancourt, hier. Cliquer pour agrandir.)

Alors, un grand merci à Eric Woerth, qui fut pendant trois ans le « grand argentier » du gouvernement, de remettre ainsi à l’honneur un genre qui avait hélas disparu de la presse pendant les vacances : tous les jours un rebondissement, un nouvel élément, une révélation ; il a dîné le 30 janvier 2008 avec la célèbre héritière de L’Oréal (interview diffusée ce soir dans le 20 heures de TF1), il était forcément au courant du remboursement au titre du bouclier fiscal, sa femme aurait apprécié particulièrement, tout comme lui, les charmes du lac Léman

bb2_dh.1278047943.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Hier, le président de la République a fait un saut à Mur-de-Barrez (Aveyron) car il s’intéresse soudain à l’agriculture de montagne, et a déclaré finement : « Moi (mes chocolats), c’est mes cigares », alors qu’un commerçant lui en offrait une boîte dont il a englouti une partie en public (vu à la télé). Il ne faut pas cracher sur les petits plaisirs.

bb3_dh.1278048139.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

La politique est un art qui se déguste carré par carré (même si ce n’est pas du Mondrian). Un zeste de liqueur peut même se fourrer dedans : le feuilleton est alors un tout petit peu alcoolisé.

bb4_dh.1278048262.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Dans les petits papiers de Nicolas Sarkozy

« Si je dis à Eric de partir, cela voudrait dire qu’il a quelque chose à se reprocher » : la phrase prononcée hier par le président de la République devant les députés de l’UMP, et qui visait l’ancien ministre du Budget nageant la brasse coulée dans l’affaire Liliane Bettencourt, va donc pouvoir resservir prochainement. Il suffira de changer le prénom ou le nom du fautif à l’occasion du remaniement ministériel annoncé pour le mois d’octobre.

photo-bertrand-langlois-le-parisien.1277962546.jpg(Photo Bertrand Langlois, Le Parisien du 30.6.10. Le tag a été rajouté.)

Les formules sont en cours de peaufinage sur papier par Henri Guaino. Le Chasse-clou a pu se procurer certaines d’entre elles, les voici :

   J’ai dit à Woerth de partir car je ne distribue pas d’indulgences pour les paradis fiscaux, même si je ne veux pas crier Arros sur le baudet.

   J’ai dit à Blanc d’aller fumer ailleurs ses cigares cubains car mon job n’est pas buraliste et je ne m’appelle pas Raul.

   J’ai dit à Estrosi de se trouver un autre pied-à-terre car je ne suis pas agent immobilier.

   J’ai dit à Joyandet de se louer un mobile home dans le Var car je n’ai pas une vocation d’architecte.

   J’ai dit à Bachelot d’enfiler un jogging taille XXL et de courir vers un autre Cap.

   J’ai dit à Yade de se louer une chambre dans un Formule 1 près d’Orly et d’étudier sur place le vol des oiseaux attirés par les réacteurs.

   J’ai dit à Hortefeux de se faire appliquer une teinture L’Oréal et de se louer un F2 à La Courneuve tout en ouvrant un atelier de réparation de scooters sans immatriculations.

   J’ai dit à Kouchner qu’il reprenne la mer sur un petit voilier (L’Ile de l’obscurité) et fasse le tour du monde, sa femme pourrait en ramener un reportage pour la chaîne de télé qu’elle dirige.

   J’ai dit à Boutin qu’elle aille se faire une retraite de trois ans à la Grande Chartreuse.

   J’ai dit à Besson qu’il s’installe à Dakar définitivement car, depuis le temps qu’il envoie des sans-papiers là-bas, il sera enfin récompensé par la connaissance approfondie des charmes de cette ville.

   J’ai dit à Kosciusko-Morizet d’aller avaler du téléchargement par Internet ailleurs qu’à l’Elysée, son frère connaît le mode d’emploi.

D’autres petits papiers du même genre font l’objet de navettes entre le président de la République et son conseiller spécial, qui ignore celui que le plus haut personnage de l’Etat vient juste de griffonner tout en croquant quelques carrés de chocolat :

   J’ai dit à Guaino de s’élancer vers l’avenir, mais au-delà de la rue du Faubourg Saint-Honoré.

Dominique Hasselmann

Paris VIII par ici

Juste quelques images, prises hier à Saint-Denis (93), notamment de la fac Paris VIII, cette héritière sulfureuse de la mythique Vincennes (créée le 1er janvier 1969) et qui, symboliquement, a fêté l’année dernière ses quarante ans d’existence.

Alors, des noms se bousculent : Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean-François Lyotard, Noam Chomsky, Hélène Cixous, Alain Badiou… Un repaire (ou repère) de gauchistes, quoi !

Des vidéos restaurées peuvent être librement consultées sur ce site.

L’Université Paris VIII est une fac toujours étonnante où souffle encore un air de liberté : le respirer, même simplement en passant, fait le plus grand bien, surtout en ce moment.

Dominique Hasselmann

Train de vie de l’Etat : Carla offre une voiture à Nicolas Sarkozy

« Impératif moral » tout droit venu d’une lecture assidue de Kant, la nouvelle philosophie de Nicolas Sarkozy concernant la réduction du train de vie de  l’Etat a été annoncée hier. Ainsi, l’Etat modeste – c’est le ponpon – remplace-t-il l’Etat Rolex.

Le formidable catalogue à la Prévert  (il ne manque pas un raton gaffeur) peut être consulté ici.

Garden-party, jardins (de l’Elysée) enfuis, voitures envoyées à la casse avec un fonctionnaire sur deux, bâtiments revendus, administrations au pain sec et sans papier(s), tout a été passé en revue et en détail au tamis de la RGPP (Révision générale des politiques publiques).

Les ministres eux-mêmes sont dans le collimateur de ces mesures de restriction : l’exemple doit venir de haut.

seychelles-arros.1277788393.jpg(Propriété ou location de Liliane Bettencourt, assujettie fiscale. Document Libération. Cliquer pour agrandir.)

Ainsi, au hasard, Eric Woerth, ex-ministre du Budget et trésorier de l’UMP, dont l’épouse n’était pas au courant des affaires financières de Liliane Bettencourt et qui a donc démissionné sur un simple coup de tête du cabinet Clymène chargé de les gérer, va-t-il faire plus attention à l’avenir en attendant sa mise à la retraite le plus tard possible.

Ce ministre « jeté aux chiens » (François Fillon, plagiaire) pourrait se changer les idées en roulant bientôt en Peugeot vers l’Helvétie ou en convolant vers l’île d’Arros aux Seychelles, une destination à la fois plus exotique et photogénique.

liliane-fais-les-valises-dh.1277788779.jpg(Capture du début d’un article paru dans Le Figaro du 25 juin. Le tag a été rajouté.)

Car il s’agit en ce moment d’une « chasse à l’homme honteuse », gémit le pauvre Xavier Bertrand, secrétaire général de l’UMP, et c’est évidemment le PS qui pique et dirige la meute, cela au moment même où, paradoxalement, la Chasse présidentielle est supprimée !

Dans la liste de ces mesures drastiques, on se demande d’ailleurs pourquoi l’Airbus présidentiel A-330-200 (coût : 176 millions d’euros), en cours d’aménagement, n’a pas été déjà revendu à Easy Jet. Il est vrai que la politique étrangère de la France, où le chef de l’Etat s’illustre plus brillamment que le titulaire du ministère ad hoc, exige le maintien d’un lourd vecteur volant, visible, lisible et emblématique d’une certaine idée que l’on doit se faire de la France au-dessus du sol national et à l’étranger.

Plus raisonnable, la douce Carla Bruni-Sarkozy, toujours prompte à câliner « son mari », vient de lui offrir une voiture, d’origine transalpine, à la dimension nouvelle de ses ambitions.

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fiat2_dh.1277789251.jpg (Photos : Paris, rue Bichat, 10e, le 26 juin. Cliquer pour agrandir.)

Le Chasse-clou a pu photographier récemment ce véhicule dans une rue parisienne où s’était garé incognito (son chauffeur a été licencié) le président de la République lui-même. Il était donc juste que l’Italie, qui a subi, elle aussi, un immense « désastre moral » lors de la Coupe du monde de foot en Afrique du Sud, soit ainsi remise à l’honneur.

Fiat lux ! Qui a encore la berlue ?

fiat3_dh.1277789341.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Ces initiales sur une vitrine

L’idée du blanc d’Espagne m’a traversé :  sorte de peinture pâle qui masque une vitrine tandis que l’on s’affaire à l’intérieur du magasin pour aménager un nouvel espace.

Et puis, il y avait ces inscriptions, comme attirées par la surface ainsi offerte, tout en sachant qu’elles sont vouées à l’éphémère.

Etaient-ce les initiales mêmes du poète dont s’inspira Pierre Boulez en 1954 pour Le Marteau sans maître, le Résistant qui écrivit ses Feuillets d’Hypnos (1946), ce beau nom choisi de maquisard ?

La poésie faisait un signe dimanche matin dans une rue de Paris : une main anonyme l’avait relayée, tracée, inscrite et puis elle serait effacée quand une nouvelle boutique offrirait ses atours aux passants.

Le tissu proposé ne serait plus alors celui des rêves dédoublés par un rayon de soleil sur le verre.

rc_dh.1277702488.jpg (Photo : Paris, rue Alibert, 10e, hier. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Soleil des affaires à l’ombre

Ce serait tellement plus simple d’émerger des abysses à la Stockhausen, de prendre de la hauteur, de survoler le soleil des affaires à l’ombre qui s’empilent, s’entassent et s’accumulent sans qu’aucun sursaut d’indignation puissante, de rejet déterminé et de dégoût définitif emportent réellement le sens civique.

Il semblerait que le Navire Day gouvernemental glisse sur son erre sans que rien ne puisse le stopper – ce n’est plus la saison des icebergs – et l’impunité est son sillage tranquille et impérieux. Le capitaine est à la barre du paquebot national (ne l’appelez plus jamais France !) qui vogue hardiment vers un cap financier sans tenir compte de l’avis de ses passagers.

Les courtisans placés aux manettes font tomber les fortes têtes, Le Tribunal des flagrants délires n’est plus qu’un souvenir de François Morel : France Inter réinstalle dans son prétoire la loi du bâillon.

De son côté, Le Monde entend pourtant bien ruer dans les brancards que l’on souhaitait placer, en haut lieu, sur ses flancs.

Mais déjà la météo et les vacances faisaient la « une » hier soir du journal télévisé de France 2, avec ses reportages que l’on croirait tout droit sortis du temps de l’ORTF (nous y revoici), la couleur en plus et ses petits marquis policés comme présentateurs.

Esprit, es-tu là ? Tape trois coups – sans laisser de traces nécessitant neuf jours d’ITT – pour dire oui.

orage_dh.1277617093.jpg (Photo : Paris, rue Bichat, 10e, 26 juin. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Quel plus beau symbole qu’un parti politique au nom d’amour ?

Après toutes ces supputations, cogitations, réflexions, la décision avait été enfin prise et la naissance annoncée.

Le mouvement diffus s’était concrétisé dans une armature d’organisation avec chef, statuts, principes, objectifs. Les fonds réunis, les sympathisants rameutés, les locaux dénichés, tout filait maintenant sur des roulettes. La dénomination était l’œuvre d’un cabinet spécialisé, le logo avait été créé dans la foulée, et grâce à d’intenses réunions de « brain storming » tout le « staff » s’était mis d’accord sur la proposition qui tenait la corde.

Lancer un nouveau parti politique ne relevait pas de la sinécure. Car cela engageait aujourd’hui et demain : la moindre erreur pouvait se révéler fatale. Il fallait trouver le nom qui soit à la fois le plus simple, le plus fort et le plus mémorable ; son évidence devait sauter aux yeux, s’incruster dans l’esprit, sembler en somme avoir déjà existé avant même qu’il soit prononcé.

Mais il était nécessaire aussi que le nom comporte ce je ne sais quoi d’original, d’innovant qui permette son appropriation – comme un habit neuf que l’on choisit dans un magasin en sachant que c’est celui-là et non un autre – tout en gardant un léger rappel historique le reliant à la longue chaîne des organisations démocratiques. Alliance du jour entre le passé et l’avenir, pont jeté hardiment entre deux rives par-dessus les flots impétueux de la bataille politique de plus en plus impitoyable…

Heureusement, les recherches d’antériorité avaient démontré que personne n’avait utilisé ces mots autrement que pour de petites associations de type bénévole. Mais aucun parti politique d’envergure, comme le serait celui qui était maintenant porté sur les fonts baptismaux, ne s’était hasardé sur ce territoire : il fallait croire qu’il restait vraiment du terrain à défricher !

La date de la conférence de presse pour annoncer la grande nouvelle était déjà fixée, les invitations imprimées, le lieu choisi : le 13 juillet, place de la République, Paris. Comme la « garden-party » élyséenne du lendemain avait été annulée pour cause de dépenses somptuaires soudain découvertes, on pourrait attirer en outre une partie des personnalités fréquentant habituellement ce genre de pince-fesses (le listing avait été récupéré discrètement).

Ainsi, le défilé militaire du 14-Juillet sur les Champs-Elysées apparaîtrait-il entaché par l’événement de la veille, son retentissement la présence de toute la presse française et internationale était d’ores et déjà acquise – et chaque soldat marcherait au pas cadencé comme un pion virtuellement dirigé, sur l’échiquier stratégique de 2012, contre l’occupant actuel du palais présidentiel.

Désormais, la machine de guerre était lancée. Quel plus beau symbole qu’un parti politique au nom d’amour ?

societet-philanthropique_dh.1277529945.jpg(Photo : Paris, rue de Bellechasse, 7e, le 24 juin. Cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Expo « Crime et châtiment » : couperet de fin dans deux jours

Le musée d’Orsay, à Paris, cohabitait hier matin sous le soleil avec celui de la Légion d’honneur : mais je n’ai pas reconnu dans la file d’attente de l’exposition Crime et Châtiment (16 mars au 27 juin) l’homme méritant pour lequel travaillait Madame Woerth et qui fut décoré de cet ordre par son mari quand il était ministre du Budget (18 mai 2007-22 mars 2010).

Pourtant, j’aime dans le mot châtiment que perdure cet accent circonflexe sur le « », comme un rappel minuscule de l’ombre de la guillotine – présente en majesté ici, sous un léger voile de gaze, avant que le couperet de la fermeture du spectacle édifiant ne s’abatte dans deux jours.

Pendant que je patientais dehors (le musée n’avait toujours pas ouvert à 10 heures 30), après avoir été invité par Dominique C. à la rejoindre pour visiter la mise en scène du beau projet de Robert Badinter, une dame d’un certain âge pestait contre les grévistes qui retardaient l’entrée pour l’exposition.

Je lui tins alors à peu près ce langage :

   Vous parlez de « prise d’otages » sans savoir quelle est la signification de ces mots, et vous ne faites que répéter le refrain que vous entendez à la télévision. Vous croyez que les gens qui font grève agissent pour leur plaisir ? Non, ils s’inquiètent de leur avenir ! Vous proclamez que vous avez 71 ans et que vous êtes toujours en bonne santé, et que vous ne voyez pas pourquoi on n’augmenterait pas l’âge de la retraite : tant mieux si ça va bien pour vous, on peut penser que vous n’avez pas exercé un métier trop pénible… Mais si vous êtes contre les grèves, qui vous empêchent – c’est un scandale – de visiter à l’heure prévue votre exposition, allez donc plutôt vivre dans un pays où elles sont interdites, en Corée du Nord par exemple !

La bourgeoise fardée en fut estomaquée. J’aurais presque réclamé la peine de mort contre cette rombière.

En face de moi, un visiteur stoïque, « Libé » à la main « France Inter, Fini de rire » annonçait la couverture du même journal que j’avais dans mon sac mais que je n’avais pu déplier dans le métro, bondé à cause de ces salauds de grévistes riait et m’approuvait. Finalement, on n’était pas tout seul.

Puis nous parcourûmes cette exposition impressionnante, si bien décrite ici : comme l’a remarqué Victor Hugo, « Quand vous avez vu la guillotine de près, votre avis sur la peine de mort change ». Celle-ci est l’un des clous du labyrinthe, avec son lourd triangle d’acier et la longue malle d’osier destinée au corps de l’exécuté.

Plus loin, une autre machine compliquée, fabriquée d’après La Colonie pénitentiaire de Kafka, interpelle aussi le visiteur, une fois passée la salle consacrée aux moyens d’identification inventés par Bertillon (pas celui des glaces du côté de Notre-Dame).

La profusion des documents, tableaux, moulages, instruments, objets (un os sculpté de figures érotiques par un prisonnier) est grande.

Les Füssli, Gustave Moreau, Félix Valloton, Odilon Redon, les dessins formidables au crayon noir ou rouge de Victor Hugo, et même un Magritte, un Duchamp et un Warhol (Electric Chair) sont au rendez-vous. Un immense tableau de David Lynch (avec vrai jean incrusté dans la toile) montre que ce cinéaste possède depuis longtemps une caméra-pinceau.

alfred-cormes_dh.1277443552.jpg(Alfred Courmes, L’Etrangleur à la casquette rose, 1925. Photo : cliquer pour agrandir.)

Le panorama s’étend ainsi de la Révolution jusqu’à nos jours, hélas quand même à moitié escamotés (Jean Genet est orthographié, lui aussi, avec un accent circonflexe, et l’on étale ici sur un mur les mots « à l’envie », comme souvent) : à part une citation de Michel Foucault, il manque une véritable approche de la situation pénitentiaire actuelle avec la misère, le surpeuplement et les suicides dans les établissements dont a la charge Madame Alliot-Marie.

Pourtant, lorsque l’on sort de Crime et châtiment, la liberté est soudain là, fraîche comme une risée de vent : un pont franchit la Seine, un bateau-mouche volette sur l’eau, c’est l’été, alors de quoi se plaint-on ?

Dominique Hasselmann