Septième prise

La caméra tournait, chacun tenait sa place et la vedette naissante attirait immanquablement la lumière : comme une phalène en plein jour. Mais ce plan devait être encore recommencé car, à chaque fois, un détail clochait, un passant débouchait de sous un porche, trompant ainsi les vigiles avec talkies-walkies placés aux deux extrémités de la rue, ou bien une erreur d’interprétation se glissait par rapport au script établi.

Les projecteurs trop violents faisaient mal aux yeux et je me demandais comment les acteurs pouvaient jouer sans porter en permanence des lunettes de soleil.

Il s’agissait pourtant d’un simple dialogue entre elle et lui. Ils étaient au bord de la rupture et là, devant la vitrine de ce magasin de vêtements, ils commençaient à se déchirer : un premier lambeau de leur entente passée tomberait à terre, on suivrait ainsi ce strip-tease psychologique pendant quelques minutes avant que le film ne prenne une autre direction.

Le cinéaste examinait les rushes sur l’écran de contrôle mais essayait surtout de penser à la suite de son histoire ; le scénario semblait trop lâche, évanescent, et Jacques Lemince comptait sur l’idée qui débarque au dernier moment, l’accident bienheureux, l’imprévu qui le sortirait de l’ornière dans laquelle il avait l’impression de s’être embourbé.

— Lancez la B.O. pour l’ambiance ! dit-il.

Car une histoire de couple qui casse comme un élastique trop tendu, le public en avait déjà rencontré un certain nombre… Il fallait introduire là un élément qui surprenne, émeuve et « sonne » le spectateur qui en garderait la trace imprimée dans la rétine et dans l’oreille.

Maintenant, les répliques devaient être aussi modifiées.

— Je te dis que je l’ai jamais vue, cette fille, comment aurais-je pu avoir un rendez-vous avec elle ?

— Pourquoi alors tu as reçu ce SMS sur ton portable : « OK pr ce sr au corb blanc Mo goncourt trot gauch en des 100 dents. Vero » ?

— C’est une erreur de destinataire, je ne connais aucune « Vero », e vero !

Non, ce n’était pas terrible.

— Je te répète que je ne vois pas qui c’est !

— Et le SMS que j’ai lu sur ton téléphone, que tu as laissé traîner : « Yes 20 h ce sr au merl moqr Mo pl italie trot droite dev toit Graziella », j’ai rêvé peut-être ? C’est quoi, ça ?

— Quelqu’un s’est trompé de numéro, j’ai jamais vu ni entendu ce prénom, comment tu dis, « Graziella », per que ?

Le chef op’ s’impatientait.

Juste avant cette scène, l’actrice montrait des signes de grande tension nerveuse. Elle décapsulait et buvait des Carlsberg à la file et fumait des Craven « A » (elle aimait sucer leur bout-filtre de liège) sans discontinuer.

— Mais ça va durer encore longtemps, ce cirque ? Jacques, tu n’es qu’un lamentable crétin ! Et toi, Christian Destouches, pauvre has-been, haricot flétri, retourne dans ta tribu de Gaulois ou bien va plonger dans ta piscine en Corse !

Roberte ce soir fouilla dans son sac à main, posé sur le groupe électrogène qui alimentait le semi-remorque de la cantine, attrapa son revolver Smith & Wesson 442 Airweight et visa celui qui était l’ami du président de la République.

La détonation fut plus forte que l’on aurait pu l’imaginer.

Sur la veste noire du premier rôle, qui avait sauté en arrière, à l’horizontale, une fraction de seconde après le coup de feu, la boutonnière préposée à la Légion d’honneur laissait échapper une tache rouge de dimension plutôt inhabituelle et qui dégoulinait sans retenue.

— Coupez ! Parfait ! On garde la septième prise ! dit le réalisateur. 

vauxhall_dh.1275622408.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

La peau de l’Ourcq

       Attention, Martine, tu m’entends ? c’est Raoul, le voilà !

       OK, tout est en place.

       Vous êtes positionnés où ?

       A Claye-Souilly, dans le 77, on va le bloquer là…

       Je confirme, c’est bien le Hollandais ramant !

       On devrait forcément trouver dedans ce que notre informateur nous a signalé. Bizarre, quand même, qu’il passe par le canal Saint-Martin puis se dirige vers le canal de l’Ourcq.

       Non, c’est plus discret, ça ressemble à du tourisme fluvial.

ourcq1_dh.1275543329.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

       Il est gros, ce bateau ?

       Non, ce n’est pas une péniche, ni d’ailleurs une « flûte de l’Ourcq » (28 m x 3) comme il en existait dans le temps, et qui étaient amphidromes.

       Pardon ?

       « Amphidromes »  : qui pouvaient aller dans les deux sens mais sans devoir faire demi-tour, tu vois, un peu comme le métro !

       Tu en sais des choses, Raoul ! Aux Douanes, ils recrutent des agrégés ?

       Mais non, j’ai juste jeté un œil sur Wikipédia avant de venir en planque… c’est toujours mieux de connaître le contexte historique et géographique d’une affaire !

       Eh bien moi, j’ai lu un roman qui pourrait t’intéresser, c’est de Mathieu Bénézet : Pantin, canal de l’Ourcq (Flammarion, 1981) !

       Mais, c’est rigolo que tu me cites ce nom-là, Martine, car il m’est arrivé d’entendre souvent cet écrivain à France Culture et puis je l’ai même rencontré en avril 2003, lors de la dispersion de la « collection Breton » à la salle Drouot à Paris… Il est vrai qu’il avait publié un livre intitulé André Breton, rêveur définitif (Editions du Rocher, 1996), alors il se sentait plutôt concerné par le dépeçage annoncé.

       Tu me diras, ils sont en train de refaire cette opération méprisable avec Jacques Prévert : c’est même sa petite-fille  qui est à la manœuvre !

       Allez, je crois qu’il ne faut pas perdre notre cible de vue : ça y est, le bateau se dirige vers l’écluse de la Grange-aux-Belles.

       Il n’est pas près d’arriver là où notre comité d’accueil est installé… Mais on est bien, ici, dans notre voiture siglée Douanes, il y a du soleil et on a même emporté une glacière avec du ravitaillement : une vraie partie de campagne !

       Et vous pourrez même, si votre chien Lucifer a toujours l’odorat aussi affûté, trouver quelques grammes ou kilos de substances illicites !

       Ne vendons pas la peau de l’Ourcq… Mais ma devise est : « On ne se résigne pas à la résine ».

       Tu l’as trouvée où ?

       Il m’est arrivé de lire Thomas de Quincey et quelques poètes de la Beat generation

       C’est vrai que ça change du Code pénal.

       Allez, à toute à l’heure ! Terminé !

ourcq2_dh.1275543802.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Une lettre de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy

Le 25 mai, au palais des Sports de Beauvais (Oise), devant un millier de militants UMP, Nicolas Sarkozy attaquait François Mitterrand qui a fait passer l’âge légal de départ à la retraite de 65 ans à 60 ans et qui serait donc à la source de tous nos maux actuels. Martine Aubry lui avait répondu le lendemain sur RTL.

Mais l’ancien président de la République, élu le 10 mai 1981, a fait parvenir lui-même une lettre à son lointain et inexpérimenté successeur : en exclusivité, Le Chasse-clou s’est procuré une copie de celle-ci, la voici.

« Monsieur le président de la République,

Vous avez été élu le 6 mai 2007 à la tête de l’Etat, et vous n’avez pas fêté, sans doute à juste titre, le troisième anniversaire récent de ce qui a marqué l’achèvement de votre ambition. Il n’y avait pas, en effet, de quoi pavoiser, quand je constate, telle qu’on me la rapporte, la situation dans laquelle se trouve la France depuis que vous figurez, paradant devant une fausse bibliothèque, sur la photo officielle qui orne toutes les mairies de notre beau pays.

Sachez, Monsieur le président de la République, que votre récente attaque contre l’une des nombreuses mesures de progrès, parmi celles, sociales, juridiques, culturelles… que j’ai prises lorsque j’occupais le fauteuil où vous êtes parvenu à grimper, est à la hauteur de vos vues politiques et ne saurait étonner quiconque a suivi, de loin, votre parcours de Neuilly-sur-Seine à la rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris.

Je n’ai pas l’intention de polémiquer avec vous, et je sais votre peu d’intérêt pour la lecture, y compris pour les grands textes politiques.

Laissez-moi cependant vous rappeler, même si vous portiez encore des culottes courtes à cette époque, la publication en 1964 d’un pamphlet que j’écrivis alors, intitulé Le coup d’Etat permanent. Celui que je visais était le Général de Gaulle ; certains passages pourraient pourtant sembler proches aujourd’hui de ce que je décrivais hier, même si aucune comparaison n’est possible avec la manière dont vous exercez votre mandat.

Car jamais vous n’arriverez à la cheville de celui qui vous a, lui aussi, comme d’autres, précédé dans la haute fonction que vous avez singulièrement rabaissée depuis que vous en avez, hélas, endossé l’habit.

François Mitterrand »

coup1_dh.1275458966.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

« Les tonnes de propagande déversées sur l’opinion publique pour dépouiller la gauche des vertus nationales, propriété exclusive de la droite depuis l’affaire Dreyfus, avaient créé chez elle un besoin permanent de se justifier, de convaincre, d’expliquer – par exemple qu’on peut être à la fois gréviste et patriote, marxiste et bon Français. Pour démontrer qu’on lui faisait un mauvais procès la gauche s’évertua à consentir à la droite des gages et se comporta comme le suspect à la merci d’une erreur judiciaire qui, à force de crier son innocence, acquiert la mauvaise conscience d’un coupable. » (page 22)

« Mais un coup d’Etat permanent suppose une extraordinaire mobilisation d’énergies, l’investissement radical de l’Etat jusqu’en ses infimes rouages, l’enracinement du parti majoritaire jusqu’à ce qu’il ressemble comme un frère à un parti unique. » (page 102)

« L’Histoire fabriquée par les grands hommes, délimitée par les dates de batailles, l’avènement d’un roi, le mariage d’une princesse, la  disgrâce d’un ministre, réveillée par un coup d’Etat, coulée dans le moule d’une dynastie, voilà comment ils l’aiment. La lente maturation d’un peuple, l’anonymat du progrès, la lutte des classes, la vocation du plus grand nombre à éloigner de la scène les personnages qui monopolisent l’attention de leur temps avec un immuable numéro de prestidigitation, cela manque, pour leur goût, de piment. » (pages 120-121)

« C’est maintenant chose faite : lui seul désormais ordonne et ajuste le « domaine suprême ». Ses décisions ont force et valeur de loi. Le Parlement n’exerce sur elles aucun droit de regard. Leur légalité échappe à tout examen. Non content d’assumer un pouvoir exécutif aussi étendu que celui dont disposaient Louis-Napoléon et Philippe Pétain, il peut se substituer quand il le veut au pouvoir législatif. » (page 151)

« Je l’écris en toute certitude : ce citoyen n’échappera pas à l’étau que le régime lui destine si le régime a décidé de le broyer.  Entre qui gouverne et qui est gouverné il n’y a plus ni refuge ni recours. Toutes les portes qui s’ouvrent sur la liberté sont munies d’un verrou que le ministre de la Justice tire ou pousse à sa guise. » (page 261)

« Tout le monde excepté moi doit être surveillé par la police générale », écrivait Napoléon à Fouché. Et Fouché surveillait tout le monde, y compris Napoléon. On a retrouvé les billets quotidiens du ministre de la Police. Hauterive les a publiés et leur lecture est saisissante. Un jour un billet s’égara. L’Empereur, qui avait une guerre à conduire, le Code civil à discuter et quelques déboires sentimentaux à digérer, s’étonna, s’inquiéta. Ce billet absent et le sol lui manquait. Par la police générale il entendait battre le pouls de la France ou du moins croyait l’entendre. Cette France-là, épiée, fichée, épinglée, n’était au vrai que la France des arrière-cafés, des salons mondains, des maisons closes mélangées à la France des palais officiels et des états-majors. » (pages 288-289)

« Alors qu’un homme s’est emparé de la France et que la majorité des Français y consent, la minorité qui résiste a besoin de connaître l’ampleur de l’enjeu. Son courage et sa ténacité s’affermiront quand elle saura, sans doute possible, qu’elle témoigne pour la justice et la liberté. J’appartiens à cette minorité. Mais en analysant le mécanisme du coup d’Etat permanent qui a ruiné la République j’ai voulu aussi la mettre en garde contre elle-même. Je n’ai pas tracé les lignes d’un programme d’action mais seulement tenté de lui rappeler les principes sans lesquels l’autorité devient tyrannie et l’ordre injustice. » (page 310)

« Un dictateur, en effet, n’a pas de concurrent à sa taille tant que le peuple ne relève pas le défi. Imaginer qu’un dictateur n’a d’appétit que pour le sang et n’aime que la terreur serait une sottise. Mais il sait que s’il abandonne ou néglige les moyens de son pouvoir il tombe dans la trappe d’Ubu. Il lui faut sa police, sa justice, son officine de propagande, ses armes de séduction et de répression. Privé d’elles, un jour ou l’autre, il  verra le peuple sortir de sa torpeur, hurler à la tyrannie, brûler les palais officiels. Même s’il pense qu’il n’a pas opprimé les citoyens, qu’il n’a pas bafoué les lois, qu’il n’a pas moqué les mœurs, qu’il a favorisé le progrès, qu’il a aidé les arts, qu’il a respecté les coutumes, le cri qui montera vers lui sera celui de la vengeance. » (page 313)

coup2_dh.1275459221.jpg(Le coup d’Etat permanent, Editions Plon, 1964, Julliard, 1984, UGE 10 x 18, 1993. Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Louise Bourgeois gît

Dans une « dernière minute », lemonde.fr nous apprenait hier soir que l’étonnante Louise Bourgeois était décédée à l’âge de 98 ans.

Je me souviens être allé voir, juste avant que ses portes ne ferment, l’exposition implacable que le Centre Beaubourg lui avait consacrée au printemps 2008.

Dans le hall, les visiteurs se tenaient à distance respectueuse et inquiète de la gigantesque araignée qu’elle avait sculptée comme la forme d’une de ses images mentales.

J’avais filmé rapidement l’insecte minéral mais je ne retrouve plus, hélas, cette vidéo de quelques secondes.

araignee_dh.1275371658.jpg(Photo prise le 2 juin 2008.)

« Au paradis, les objets et les êtres, assiégés de tous côtés par la lumière, ne projettent pas d’ombre. Autant dire qu’ils manquent de réalité, comme tout ce qui est inentamé par les ténèbres et déserté par la mort. »

(E. M. Cioran, De l’inconvénient d’être né, Idées/Gallimard, 1983, page 224.)

Les artistes, mais pas seulement eux, demeurent sans doute par ce qu’ils ont créé, de quelque manière que ce soit.

Dominique Hasselmann

Le bilboquet de Cioran

C’est en passant, il y a quelques jours, devant l’ambassade de Roumanie que j’ai pensé à E. M. Cioran et je me suis dit qu’il venait sans doute faire un tour ici, de temps en temps, lors des années qu’il vécut à Paris.

Autant son Précis de décomposition (Gallimard, 1949) est un peu lassant à lire, autant De l’inconvénient d’être né (Gallimard, 1973) demeure, ne serait-ce que par son titre, stimulant pour l’esprit et comme un véritable jeu de bilboquet avec le paradoxe.

Pour quelqu’un qui s’est interrogé durant toute son existence (1911-1995) sur l’utilité de celle-ci, il est piquant de voir comment le pessimisme à tous crins de l’auteur l’aura conservé aussi longtemps. L’idée permanente du suicide serait ainsi une sérieuse raison de vivre !

cioran-john-foley.1275286544.jpg

(E. M. Cioran, photo John Fowley.)

« Si la mort n’avait que des côtés négatifs, mourir serait un acte impraticable. » (De  l’inconvénient d’être né, Gallimard-Idées, 1983, page 15.)

« Il y a dans le fait de naître une telle absence de nécessité, que lorsqu’on y songe un peu plus que de coutume, faute de savoir comment réagir, on s’arrête à un sourire niais. » (page 25)

« Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation. » (page 35)

« On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne. » (page 37)

« Par rapport à n’importe quel acte de la vie, l’esprit joue le rôle de trouble-fête. » (page 59.)

« La passion de la musique est déjà en elle-même un aveu. Nous en savons plus long sur un inconnu qui s’y adonne que sur quelqu’un qui y est insensible et que nous côtoyons tous les jours. » (page 69)

« Du temps que je partais en vélo pour des mois à travers la France, mon plus grand plaisir était de m’arrêter dans des cimetières de campagne, de m’allonger entre deux tombes, et de fumer ainsi des heures durant. J’y pense comme à l’époque la plus active de ma vie. » (page 73)

« Je supprimai de mon vocabulaire mot après mot. Le massacre fini, un seul rescapé : Solitude. Je me réveillai comblé. » (page 110)

« Le scepticisme est l’ivresse de l’impasse. » (page 133)

ciroan-idees_dh.1275286722.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Mais je ne vais pas recopier tous les aphorismes de ce livre. J’ai appris que Michel Onfray avait écrit un ouvrage intitulé Cynismes. Portrait du philosophe en chien (Grasset, 2006), dans lequel E. M. Cioran figure. Ne serait-il pas temps de déboulonner également ce penseur (celui qui n’est plus vivant) ?

J’aimerais bien visiter l’ambassade de Roumanie qui se trouve dans un des « beaux quartiers » de Paris, rue Saint-Dominique (7e), pour voir si elle conserve encore quelque part l’ombre du vampire Ceaucescu.

Lors de la Nuit des Musées, le 15 mai dernier, on pouvait entrer dans l’Hôtel de Bréhague : il devait sans doute, avec le concert donné par Alexandrina Hristov, resplendir de tous ses feux.

ambassade-r-_dh.1275288554.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Dennis Hopper éternel

Il portait un nom de peintre, maniait la caméra, l’appareil photo et le pinceau, et savait donc ce qu’est un cadre. Dennis Hopper en mourant, et même avant, nous a fait cadeau de ses rôles et de ses films, la presse en fera le déroulé année par année ; un journal (Libération du 8 mai) avait même déjà publié sa nécrologie par anticipation et principe de précaution : scoop toujours prêt !

mort-de-dh-290510.1275197067.jpg(Capture d’écran du monde.fr du 29.05.10 à 19h.18.)

J’avais vu et photographié Dennis Hopper à la Cinémathèque de Paris, le 19 octobre 2008 : il est monté sur scène, il était encore vaillant, Serge Toubiana le ménageait et nous avions plongé à nouveau, mon fils et moi, dans l’envoûtant Easy Rider (1969).

Un fim qui toujours tient la route – à revoir au moment même où est publiée la version originale du livre de Jack Kerouac – et crie l’audace individuelle face à l’Amérique « profonde » et rétrécie, qui clame le rêve de la liberté éclairée (ou éclairant le monde comme la statue de Bartholdi à l’entrée du port de New York) et qui se trouve mouchée face à l’ordre des choses.

Sur fond sonore de B-52, With God On Our Side, psalmodiait Bob Dylan, dont une chanson, It’s Alright, Ma (I’m Only Bleeding), est interprétée dans le film.

dennis-hopper.1275197455.jpg(Capture d’écran du trailer d’Easy Rider, SlipShotFilms.)

Jack Nicholson, Dennis Hopper, Peter Fonda : trio magique, tragique, emblématique. Psychédélisme ? What ? No answer, please, Mr. Onfray !

Et puis, regarder encore The Hot Spot (1990), polar ciselé par Dennis Hopper, avec le héros de la série télé Miami Vice, Don Johnson, pris entre Virginia Madsen, Jennifer Connelly… et sa merveilleuse Studebaker.

Appareils photo autour du cou dans Apocalypse Now (1979), de Francis Ford Coppola : une attirance magnétique pour l’encadrement et la mise en forme de la réalité, sa saisie comme celle d’une truite au bout de la cuillère d’argent, un éclair au soleil, un 500e de seconde, et hop ! c’est dans l’épuisette ou dans la boîte.

Maintenant, celle-ci épouse la silhouette d’un être humain (un « costume en sapin« , dit-on dans certains romans policiers français). Il a fini par se faire épingler, le cinéaste, comme un papillon de nuit dans un bar représenté par Edward Hopper, forcément, avec des néons blafards, un comptoir interminable, une solitude poisseuse, le râle perpétuel d’un ventilateur brassant l’air moite.

dennis-hopper-2.1275197938.jpg(Copie d’écran du trailer Easy Rider, SlipShotFilms.)

Comme à l’époque des Pharaons, il faudrait pouvoir déposer dans le cercueil de Dennis Hopper quelques objets destinés à l’accompagner dans son grand voyage : une mini-caméra, un Leica, une bouteille carrée de Jack Daniel’s, une palette, des pinceaux et des tubes de couleurs et, pour faire le joint, une cellule photo-électrique manuelle qui lui indiquerait la lumière qu’il fait ou pas dehors.

Dominique Hasselmann

Malraux sans conditions

En voiture, le débouché de la rue d’Ulm (Paris, 5e) donne un aperçu du Panthéon et ce monument m’a fait penser, hier matin, à André Malraux et à La Condition humaine (prix Goncourt 1933).

Le soir, j’ai remis par hasard la main sur ce livre, qui se trouve être le N°1 de la collection Folio (achevé d’imprimer :  2ème trimestre 1972) et qui s’orne de la mention au recto : « Offert par le réseau TOTAL », et de l’indication au verso : « Ce livre ne doit pas être vendu. Il vous est offert par votre station-service TOTAL. Collaboration de la… (mention illisible). »

Je me suis alors demandé si les nombreuses coquilles (voir l’extrait ci-dessous) qui parsèment le texte n’avaient pas poussé l’éditeur à faire, à l’époque, cadeau d’un stock de cette publication défectueuse au pétrolier pour qu’il la refourgue à ses clients automobilistes.

malraux_dh.1275109325.jpg(Photo : cliquer pour agrandir.)

Il se tut.

       Rêves-tu beaucoup ? reprit-il.

       Non. Ou du moins ai-je peu de souvenirs de mes rêves.

       Je rêve presque chaque nuit. Il y a aussi la distractiong, la rêverie. L’ombre d’un chat, par terre. Dans le meurtre, le difficile n’est pas de tuer. C’est de ne pas déchoir. D’être plus fort que… ce qui se passe en soi à ce moment-là.

Amertume ? Impossible d’en juger au ton de la voix, et Kyo ne voyait pas son visage. Dans la solitude de la rue, le fracas étouffé d’une auto lointaine se perdit avec le vent dont la retombée abandonna parmi les odeurs camphrées de la nuit le parfum des vergers.

       S’il n’y avait que ça… Nong. Les rêves, c’est pire. Des bêtes.

Tchen répéta :

       Des bêtes, des pieuvres, surtout. Et je me souviens toujours.

(Pages 128, 129.)

Quand je revois le nom d’André Malraux, je me souviens qu’il s’engagea lors de la guerre d’Espagne, puis fut résistant et enfin ministre d’Etat, chargé des affaires culturelles, de 1959 à 1969, sous la présidence du Général de Gaulle, qu’il a inventé les « maisons de la Culture », a fait ravaler les bâtiments du patrimoine national, a prononcé le discours saluant l’entrée de Jean Moulin au Panthéon, où il le rejoindra plus tard.

André Malraux était aussi un écrivain et un amateur d’art. Son film Espoir, Sierra de Terruel (1938), tiré de son livre, mitraille encore l’esprit.

pantheon_dh.1275109646.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Dominique Hasselmann

Street Artist Go Home

Dans cette rue rectiligne

et médicinale

Street Artist Go Home

Jumping Jack Flash

Street Fighting Man

sous-marin blanc

HDI Hadopi

et aussi je l’entends

Hit the Road Jack

Ray (Ban) Charles

géant courbé aux yeux à monture noire

voix d’alcool straight

SBK ou DSK

libéral à Washington

« socialiste » à Paris

OKS

KO sur le ring de poussière et de sang nasal

Jake La Motta et Jack Nicholson

Scorcese infiltré

dans Raging Bull

somptueux contraste

somptueur Black & White (whisky)

départ sur la route

Jack Kerouac et son rouleau de bitume

inédit brûlant

il faut toujours aller

vers l’horizon sale

vivre ailleurs

ici stationnement payant

100rgs75_bd.1274994735.jpg (Photo : cliquer pour agrandir.)

Benoît Dehort

Bientôt une Sarkomobile ?

Le mini-attentat, ou le « léger incident » – jet d’une bouteille d’eau vide en plastique en direction du chef de l’Etat – qui s’est produit mardi dernier à Beauvais (Oise) lors de sa visite dans un collège, amène à se poser des questions sur l’efficacité des services de sécurité chargés de veiller sur Nicolas Sarkozy.

Si le collégien (certains journaux parlent d’un « élève de quatrième » alors que celui qui a lancé le projectile n’a pas encore été identifié) a pu ainsi agir facilement sans avoir été repéré auparavant par l’escorte policière du Président, ceci est inquiétant : imagine-t-on une bouteille d’acide sulfurique ou un cocktail Molotov à la place de la bouteille de Volvic ou de Contrex ?

video-floutee_dh.1274938784.jpg

(Cette vidéo, floutée à l’origine, est inaccessible. Le tag a été rajouté.)

Brice Hortefeux est dans ses petits souliers (ce n’était pourtant pas un lancer de chaussure). L’ensemble des déplacements de Nicolas Sarkozy sera dorénavant revu afin d’éviter le retour d’une telle anicroche ou de tout événement plus grave.

A cette occasion, la société Heuliez, sise à Cerizay (Deux-Sèvres), et dont on connaît les difficultés peu tchékhoviennes, aurait proposé – ce qui l’aiderait à  sortir rapidement du marasme dans lequel elle baigne – la construction d’une Sarkomobile® électrique, à l’image de la Papamobile romaine.

Cette idée est examinée très attentivement par l’Elysée : grâce à un tel dispositif, Nicolas Sarkozy serait à l’abri des gestes, irréfléchis ou volontaires, qui manifestent apparemment un certain mécontentement concernant sa politique, même si le président du FMI, Dominique Strauss-Kahn (DSK) vient de donner un petit coup de pouce pas désagréable au projet, déjà tout ficelé, de réforme des retraites.

C’est vrai, après tout, si on vit cent ans, pourquoi travailler seulement jusqu’à 60 ans ? Quand on vivra jusqu’à cent-soixante ans, on pourra bosser (chez le redynamisé Heuliez, par exemple) jusqu’à 120 ans : la belle vie, quoi !

Dominique Hasselmann

Kiarostami l’intrigant

Dans Copie conforme, le cinéaste Abbas Kiarostami met en marche une singulière machine de réflexion sur l’original et son double.

A partir d’un livre qui porte le même titre que celui du film (ou l’inverse), le cinéaste imagine, lance, décrit et conclut une brève rencontre entre l’écrivain (William Shimell) et la galeriste (Juliette Binoche) dont on ignore quels sont ou ont été leurs liens véridiques avant qu’ils ne se retrouvent dans un petit village en Toscane, où ils auraient célébré leur mariage il y a quinze ans de cela.

Qui est vrai dans ce couple : le mari qui parle anglais et parfois français ou l’épouse qui pratique trois langues (dont l’italien en plus des deux précédentes) ? Quelle est la vérité véhiculée par le passé alors que certains indices la mettent en question – le trajet en voiture pendant lequel la mère se serait endormie au volant sur l’autoroute, alors que son fils se trouvait avec elle ?

L’image, mentale et cinématographique, est elle-même un leurre car elle reproduit la réalité et ne saurait en fournir autre chose que la « copie conforme », donc une apparence de l’original qui ne pourra jamais la remplacer puisqu’elle est unique.

affiche.1274855924.jpg

(Photo MK2 Diffusion.)

Lorsqu’il filme les paysages autour d’Arezzo, Abbas Kiarostami n’oublie pas ses propres travellings en Iran, où il a fait également des photos et écrit des poèmes. Ici, la focale utilisée n’est pas derrière le pare-brise du véhicule, elle devient les yeux du spectateur lui-même qui prend les virages de la petite route puis longe le défilé des cyprès.

Les acteurs (impeccables) plongent leur regard, lorsqu’ils se parlent, dans l’objectif de la caméra : le spectateur se voit ainsi décerner un rôle, tantôt l’un, tantôt l’autre, dans l’histoire en train de se construire et se déconstruire ; les miroirs, nombreux, sont, eux aussi, des copies de la réalité, comme une simple affiche donne l’idée maquillée de l’histoire.

De même qu’il y a « doublage » (ou post-synchronisation) dans un film, les voix à l’écran ne sont pas celles, ici, qui ont été enregistrées « en vrai » (son-témoin) : la distance vocale – et les différentes langues utilisées comme un patchwork d’idiomes menant vers des pistes étrangères – se superpose à celle qui maintient les deux personnages dans leur quant-à-soi apparent et mystérieux.

Le scénario ressemble alors à un puzzle dont il manquera forcément, et heureusement, une seule figurine, qu’elle soit dissimulée dans un tableau aperçu ou dans le battement entendu et égrené des cloches d’une église : le cinéaste joue en virtuose son rôle intrigant (celui de tout artiste sincère) avec ses plans millimétrés.

Le cinéma ne saurait être l’original du réel, semble dire – car l’on ne peut en mettre sa main à couper – Abbas Kiarostami : il le photocopie mais l’épreuve unique échappe à sa capture.

La tentative de l’art est de s’en approcher au plus près, par exemple grâce à la fiction qui nous montre une possibilité : saisir et, paradoxalement dans ce film, immobiliser des moments de vie (qu’ils aient eu lieu ou non, que ces personnages se soient aimés ou non) où passe une illusion qui est peut-être celle du temps.

Dominique Hasselmann